La peur, l’ignorance, et le reste
Chargement page et sommaire en cours...
Ce qui coince
La formule à l’épreuve
Que reste-t-il de « la peur et l’ignorance » ? En 2006, les psychologues Thomas Pettigrew et Linda Tropp rassemblent 515 études : se fréquenter fait en général reculer les préjugés, et l’effet vaut pour tout le groupe, pas seulement pour les personnes rencontrées. En 2008, ils cherchent pourquoi. Trois pistes : on connaît mieux l’autre, on a moins peur, on se met à sa place. La connaissance joue, mais c’est la plus faible des trois : « simplement en savoir plus » sur l’autre groupe change peu de chose, écrivent-ils. Ce qui pèse, c’est la peur qui tombe, et l’empathie qui monte.La formule tient donc en partie :
- la peur : oui, c’est elle que la rencontre fait le plus baisser ; mais elle s’apprend, et souvent elle vient après le tri, pour le justifier ;
- l’ignorance : oui, si cela veut dire ne connaître personne de l’autre groupe ; beaucoup moins si cela veut dire manquer d’informations ;
- ce qui manque : trier, se croire meilleur, et y gagner quelque chose. Les enfants de Riceville se connaissaient tous, et l’homme de l’école pour tous, Jules Ferry, parlait de « races inférieures » (voir « Le devoir de civiliser ») : ni l’ignorance ni la peur ne suffisent à l’expliquer.
Un robinet bouché, et une classe en puzzle
Dès 1954, Gordon Allport pose des conditions : le préjugé peut reculer quand des groupes se rencontrent à égalité, poursuivent des buts communs et coopèrent au lieu de rivaliser, avec l’appui des autorités ou de la loi. Cet été-là, dans un parc de l’Oklahoma, à Robbers Cave, l’équipe du psychologue Muzafer Sherif sépare une vingtaine de garçons d’environ 12 ans en deux bandes, les Aigles et les Crotales, puis les fait s’affronter dans des compétitions avec des prix à gagner : insultes, raids, et les Aigles brûlent le drapeau des Crotales. Les réunir pour manger ou voir un film ne suffit pas : on se lance la purée à la figure. Ce qui rapproche, c’est un problème que personne ne peut régler seul. Les chercheurs coupent en secret l’eau du camp, et bouchent le robinet du réservoir avec des morceaux de toile de sac. Les deux bandes cherchent ensemble la panne le long des tuyaux ; c’est le chef des Crotales qui trouve le bouchon, et il faut à tous plus de trois quarts d’heure pour le retirer. Quand l’eau revient, notent les chercheurs, c’est une « réjouissance commune », et les Crotales laissent boire d’abord les Aigles, plus assoiffés. La bataille de nourriture reprend pourtant le soir même : un seul but commun ne suffit pas.En 1971, à Austin, au Texas, des écoles qui viennent de mélanger leurs élèves connaissent bagarres et rivalités. Le psychologue Elliot Aronson invente la « classe puzzle » : dans chaque petit groupe, chaque élève apprend un seul morceau de la leçon, et doit l’enseigner aux autres ; personne ne réussit sans les autres. C’est l’envers exact de la boussole d’ensemb : quand chacun dépend de tous, personne ne domine.
Les deux camps, et leurs doutes
Pour ceux qui misent sur le choc :
- vivre la discrimination une journée fait comprendre ce que les discours n’apprennent pas : c’est « un vaccin », dit Jane Elliott ;
- des élèves de 1968 et de 1970, devenus adultes, disent que l’exercice les a changés ;
- le psychologue Philip Zimbardo jugeait l’exercice « plus convaincant » que bien des expériences de psychologues de métier.
Pour ceux qui misent sur la coopération :
- humilier pour enseigner, c’est encore humilier, répondent les critiques de Jane Elliott ;
- la peur recule quand on se fréquente à égalité et qu’on a besoin les uns des autres : c’est la leçon d’Allport, de Sherif et d’Aronson ;
- les amitiés font baisser la peur, jusque dans le cerveau.
Pouvoir et dépendance
À Riceville, tout tenait à une dépendance : celle des enfants envers l’institutrice, qui distribuait la récréation, la cantine et les bonnes notes. Un détenu d’une prison de New York, à qui l’on montrait le film dans un cours de sociologie, l’a dit simplement : avant, les enfants vivaient en bonne entente, puis ils ont accepté les idées que leur donnait celle qu’ils respectaient (voir l’histoire « Milgram »). Le tri est venu d’en haut, et le groupe a suivi (voir « Asch »).C’est la leçon la moins confortable : on ne devient pas raciste tout seul. Il faut une étiquette, quelqu’un qui la pose, quelque chose à y gagner, et des voisins qui se taisent. La bonne nouvelle est la même : ce qui s’apprend se désapprend, et ce qui se construit à plusieurs peut se défaire à plusieurs (voir « Le Chambon-sur-Lignon »).
On se teste ?
