Jules Ferry et les « races supérieures »
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La Chambre, juillet 1885
Un mardi de juillet, à la Chambre
Le 28 juillet 1885, la Chambre des députés discute d’un projet de crédits extraordinaires pour une expédition à Madagascar, où la France tente d’imposer son protectorat. Jules Ferry n’est plus président du Conseil : son gouvernement est tombé le 30 mars, après un réquisitoire de Georges Clemenceau contre l’expédition du Tonkin. C’est pourtant lui qui monte à la tribune pour défendre la politique coloniale. Ferry, c’est aussi l’homme des lois de 1881 et 1882 sur l’école primaire gratuite, laïque et obligatoire.Il rattache cette politique à trois « ordres d’idées » : « à des idées économiques, à des idées de civilisation de la plus haute portée et à des idées d’ordre politique et patriotique ». Puis il lance : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… »
« Vous osez dire cela ! »
Des rumeurs montent de l’extrême gauche. Le député Jules Maigne lance : « Oh ! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l’homme ! » Un autre, M. de Guilloutet, ajoute : « C’est la justification de l’esclavage et de la traite des nègres ! » Ferry reprend : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » « C’est excessif ! », lui répond le député Joseph Fabre.Ferry assure que, « de nos jours », les nations européennes s’acquittent de ce devoir « avec largeur, avec grandeur et honnêteté ». Il cite l’Inde, où il y aurait « infiniment plus de justice » depuis la conquête anglaise. Clemenceau l’interrompt : « C’est très douteux ! » Ferry termine sous une « double salve d’applaudissements », selon le compte rendu.
« C’est bientôt dit ! »
Quelques jours plus tard, Clemenceau lui répond à la tribune : « Races supérieures ? races inférieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. » Puis : « Race inférieure, les Hindous ! », avec leur « grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps », et « Inférieur Confucius ! » La thèse de Ferry, dit-il, n’est « pas autre chose que la proclamation de la primauté de la force sur le droit ». Et, selon les textes qui reproduisent la suite : « n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation ».Clemenceau ne parle pas seulement au nom des peuples conquis. Selon l’Assemblée nationale, il voit aussi dans ces conquêtes lointaines « l’abandon déguisé de la revanche » contre l’Allemagne, qui a pris l’Alsace et une partie de la Lorraine en 1871.
Et La Réunion, juste à côté
Madagascar est la voisine de La Réunion, et la pression vient aussi de l’île. François de Mahy, député de La Réunion de 1870 à sa mort en 1906, est l’un des plus actifs. Ministre de la Marine par intérim au début de 1883, il envoie un ultimatum au royaume de Madagascar ; une expédition suit, avec un bataillon de volontaires créoles de La Réunion. Le protectorat de 1885 ne lui suffit pas : il veut l’annexion. L’historien Pierre-Éric Fageol parle d’une île qui se voulait « colonie colonisatrice », la « cellule mère » de Madagascar, même si les Réunionnais en restèrent, selon lui, les parents pauvres.La conquête vient en 1895, l’annexion par une loi du 6 août 1896. Dans la nuit du 28 février 1897, le général Gallieni fait arrêter la reine Ranavalona III ; la monarchie est abolie le lendemain. La reine est exilée… à La Réunion : débarquée à la Pointe des Galets, elle vit près de deux ans à Saint-Denis, avant d’être envoyée en Algérie en 1899. Dans les mêmes années, la révolte des Menalamba est écrasée ; selon l’historien Stephen Ellis, jusqu’à 100 000 Malgaches sont peut-être morts de la violence et de la faim.
Pourquoi cette histoire
Le plan d’ensemb dit qu’on domine par ce dont l’autre dépend. Une colonie, c’est cela poussé au bout : un pays décide pour un autre, chez cet autre, de sa terre, de ses impôts, de ses lois et de ses chefs.Et le même homme peut défendre l’école pour tous chez lui et le « devoir de civiliser » ailleurs. On l’a déjà vu à Athènes, qui tirait ses juges au sort et gardait des esclaves, avec le programme du CNR et la répression de Sétif, avec la Commune et les Kanaks : l’égalité au-dedans n’empêche pas la domination au-dehors. Ferry, d’ailleurs, voyait le mal chez les autres : les conquérants espagnols, disait-il, « n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure ». Voyons comment une poignée d’hommes en tient des millions, et si quelqu’un a vraiment « commencé ».
On se teste ?
