Ce que la colonie a laissé
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Ce que ça a donné
Ce qu’on a construit, et qui a payé
La colonie a laissé des ports, des routes, des hôpitaux, des écoles et des chemins de fer. En Inde, les premières grandes lignes sont lancées dans les années 1840 et 1850 avec une promesse : les investisseurs britanniques touchent 5 % par an sur leur capital, et si la ligne rapporte moins, l’impôt indien paie la différence. Pour l’écrivain et homme politique indien Shashi Tharoor, ce fut une escroquerie. Les économistes Dan Bogart et Latika Chaudhary répondent, en 2019, que ces actionnaires n’ont pas gagné plus qu’avec les chemins de fer britanniques, et presque deux fois moins qu’avec ceux d’Amérique ou d’Europe de l’Ouest. D’autres travaux, ceux de Robin Burgess et Dave Donaldson, montrent que là où le train arrivait, un manque de pluie cessait presque de provoquer la famine.Le train pouvait aussi tuer ceux qui le construisaient. Le chemin de fer Congo-Océan, posé de 1921 à 1934 entre Brazzaville et Pointe-Noire par des travailleurs recrutés de force, aurait coûté au moins 20 000 vies, selon l’historien J. P. Daughton. André Gide l’avait dénoncé ; le journaliste Albert Londres le raconte en 1928 dans Le Petit Parisien, puis dans Terre d’ébène.
Ce qu’on a fait payer
Une colonie se garde aussi par la force, et chaque révolte a son bilan :- à Madagascar, la révolte des Menalamba, de 1895 à 1899, puis l’insurrection de 1947, écrasée avec des dizaines de milliers de morts ;
- en Algérie, la conquête, commencée en 1830, dure jusqu’à la reddition de l’émir Abd el-Kader en 1847 ; le 8 mai 1945, à Sétif, une répression fait des milliers de morts ;
- au Bengale, sous l’autorité britannique, la famine de 1943 tue entre 1,5 et 3 millions de personnes selon les estimations, pendant que la censure interdit d’en parler.
Est-ce que ça rapportait, et à qui ?
Ferry promettait des débouchés. En 1902, l’économiste anglais John Hobson fait les comptes de l’empire britannique : « Bien que le nouvel impérialisme ait été une mauvaise affaire pour la nation, il a été une bonne affaire pour certaines classes et certains métiers au sein de la nation. » En 1986, les historiens américains Lance Davis et Robert Huttenback, chiffres de 1860 à 1912 à l’appui, décrivent un empire qui fait surtout passer de l’argent des contribuables de la classe moyenne britannique vers une élite qui possédait les entreprises impériales.En France, l’historien Jacques Marseille arrive en 1984 à une conclusion proche : les conquêtes doivent moins aux hommes d’affaires qu’aux dirigeants politiques et aux militaires, et après 1930 l’empire freine plutôt la modernisation de l’industrie française. Et, sur place, ce sont d’abord les colonisés qui paient leur propre administration, par l’impôt par tête et le travail. Qui gagne à la colonie ? Pas « la nation » en bloc : certaines sociétés, certains investisseurs, des fonctionnaires et des colons.
Pourquoi se méfier des deux bilans
Chaque camp a son grand chiffre. L’économiste indienne Utsa Patnaik estime que la Grande-Bretagne a tiré de l’Inde, de 1765 à 1938, l’équivalent d’environ 45 000 milliards de dollars, en faisant fructifier ce qui est sorti au taux de 5 % par an. L’historien indien Tirthankar Roy répond que ce calcul suppose que tout cet argent aurait été investi en Inde, ce que rien ne prouve. En face, une loi française de 2005 a voulu faire enseigner « le rôle positif de la présence française outre-mer » : on y revient au dernier chapitre.Personne ne peut savoir ce que seraient devenus l’Inde, Madagascar ou l’Algérie sans la colonie : ce monde-là n’existe pas, on ne peut pas le mesurer. Ce qu’on peut mesurer, c’est qui décidait, qui payait, et qui mourait. Méfiez-vous du chiffre qui ferme la discussion, dans un sens comme dans l’autre.
On se teste ?
