La colonie est-elle finie ?
Chargement page et sommaire en cours...
Et aujourd’hui ?
La Réunion, de colonie à département
La loi du 19 mars 1946, votée à l’unanimité, fait de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de La Réunion des départements français. Elle vient de leurs propres députés, dont Raymond Vergès pour La Réunion ; son rapporteur est Aimé Césaire, celui qui écrira quatre ans plus tard « colonisation = chosification ». Ses élus n’ont donc pas demandé l’indépendance, mais l’égalité dans la République. Quatre-vingts ans plus tard, beaucoup jugent cette égalité encore inachevée : c’est l’histoire « GBH, de l’usine au rayon », sur la vie chère.Le passé, lui, reste visible. Le 20 juin 2020, à Saint-Pierre, des militants recouvrent de peinture rouge les mains et le visage de la statue de François de Mahy, pour rappeler, selon une base de données de l’université d’Exeter, le sang versé pendant les guerres de Madagascar ; les agents de la commune la nettoient. Faut-il garder les statues, les expliquer, ou les déplacer ? La question est posée partout où un empire a laissé des noms.
Nouméa : trois fois non, et rien de réglé
La Nouvelle-Calédonie a voté trois fois sur son indépendance : non à 56,7 % en 2018, à 53,3 % en 2020, puis à 96,5 % en 2021, mais avec 43,9 % de votants seulement, les indépendantistes ayant appelé au boycott. En mai 2024, des émeutes meurtrières éclatent. L’accord de Bougival, signé le 12 juillet 2025, prévoit un « État de la Nouvelle-Calédonie » dans la France ; le FLNKS, principal mouvement indépendantiste, le rejette le 13 août. Le 2 avril 2026, l’Assemblée nationale rejette en première lecture la révision de la Constitution qui devait l’appliquer, et les élections provinciales ont lieu le 28 juin 2026, en dehors de tout accord.La Nouvelle-Calédonie figure toujours, avec la Polynésie française, sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU : dix-sept territoires dans le monde, qui n’ont pas encore, selon les Nations unies, achevé leur décolonisation.
Les Chagos et le Kenya : ce que reconnaît Londres
En 1965, avant l’indépendance de Maurice, le Royaume-Uni détache l’archipel des Chagos pour y installer, avec les États-Unis, la base de Diego Garcia. De 1967 à 1973, de 1 500 à 1 750 habitants sont chassés vers Maurice et les Seychelles. En 1970, un juriste du Foreign Office écrit qu’une loi d’immigration doit servir à « maintenir la fiction » que ces habitants ne sont pas une population permanente. En 2018, Londres reconnaît que la manière dont ils ont été chassés et traités ensuite était « honteuse et injuste ». En 2019, la Cour internationale de justice estime que la décolonisation de Maurice n’a pas été achevée de manière licite. Un traité signé le 22 mai 2025 rend l’archipel à Maurice, en gardant Diego Garcia pour 99 ans ; en octobre 2026, il n’est toujours pas entré en vigueur.Le 6 juin 2013, le gouvernement britannique accepte de verser 19,9 millions de livres à 5 228 Kényans torturés pendant la répression de la révolte des Mau Mau, dans les années 1950. Il « regrette sincèrement » ces abus, sans se reconnaître juridiquement responsable.
Reconnaître, rendre, enseigner
Le 28 novembre 2017, à Ouagadougou, le président Emmanuel Macron promet de rendre des œuvres prises en Afrique ; une loi du 24 décembre 2020 le permet, et en novembre 2021 la France rend au Bénin 26 trésors d’Abomey. Candidat, en février 2017, il avait dit de la colonisation, à une télévision algérienne : « c’est un crime contre l’humanité ». Président, il fait dire par l’Élysée, en janvier 2021, qu’il n’est « pas question de repentance » ni d’excuses, mais d’« actes » symboliques.Enseigner est encore plus disputé. La loi du 23 février 2005 voulait que les programmes scolaires reconnaissent « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Des historiens protestent ; le 31 janvier 2006, le Conseil constitutionnel juge que le contenu des programmes ne relève pas de la loi, et l’alinéa est retiré. En décembre 2005, d’autres historiens avaient demandé, sous le nom « Liberté pour l’histoire », qu’on abroge aussi les autres lois qui disent l’histoire, y compris la loi Taubira de 2001 sur l’esclavage : selon eux, ce n’est pas au Parlement d’écrire l’histoire, dans un sens ni dans l’autre.
Ce que cette histoire nous apprend, et ce qu’elle ne prouve pas
Ce qu’elle nous apprend :
- on peut défendre l’égalité chez soi et la domination ailleurs, dans le même discours : Ferry l’a fait, sous les applaudissements ;
- aucun peuple n’a « commencé » : les empires se succèdent sur les mêmes terres, et chacun se trouve un devoir ;
- un empire tient par les dépendances qu’il crée : les armes, les chefs, l’impôt, le monopole, la loi, le récit ;
- la colonie n’enrichissait pas « la nation », mais certains, comme l’écrivait Hobson dès 1902 ;
- les empires ont lâché quand les colonisés se sont battus et que les comptes ne suivaient plus.
Ce qu’elle ne prouve pas :
- qu’un peuple serait coupable par nature, ni qu’on hériterait d’une faute à sa naissance ;
- que tout ce qui a été construit était mauvais, ni que c’était un cadeau ;
- qu’on connaît le vrai bilan : ni les 45 000 milliards, ni le « rôle positif » ne se mesurent ;
- que la colonie est finie : dix-sept territoires restent sur la liste de l’ONU, et la Nouvelle-Calédonie attend toujours son accord.
On se teste ?
