Pourquoi les empires ont lâché
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Ce qui coince
Ceux qui ont dit non
Les empires ne sont pas partis d’eux-mêmes. La première colonie à se libérer par une révolte d’esclaves est Saint-Domingue, devenue Haïti en 1804. En Inde, du 12 mars au 6 avril 1930, Gandhi marche 387 kilomètres jusqu’à la mer, à Dandi, pour y ramasser du sel, malgré la loi ; à la fin de l’année, environ 60 000 personnes sont en prison. L’Inde devient indépendante le 15 août 1947, mais la partition avec le Pakistan fait, selon les estimations, de 200 000 à 2 millions de morts et 12 à 20 millions de déplacés.L’empire français se défait dans la guerre : défaite de Diên Biên Phu, en Indochine, le 7 mai 1954 ; guerre d’Algérie de 1954 à 1962, avec des centaines de milliers de morts, surtout algériens, selon des chiffres encore disputés. Après l’indépendance, quelque 800 000 « pieds-noirs », ces Français d’Algérie, partent pour la métropole.
Ceux qui ont fait leurs comptes
Il y a aussi des raisons moins héroïques. La guerre de 1939-1945 a épuisé l’Europe, et les deux nouveaux grands, les États-Unis et l’URSS, chacun pour ses raisons, poussent à la fin des empires coloniaux européens. La Charte des Nations unies de 1945 parle du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Le 14 décembre 1960, l’Assemblée générale adopte la résolution 1514 sur l’indépendance des pays coloniaux par 89 voix, aucune contre, et 9 abstentions, dont celles de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis.En France, dès 1956, le journaliste Raymond Cartier écrit dans Paris Match que l’argent dépensé outre-mer serait mieux employé dans les régions françaises. En 1960, dix-sept pays d’Afrique deviennent indépendants, dont quatorze anciens territoires français. Et selon Jacques Marseille, la fin de l’empire n’a pas été la catastrophe économique annoncée.
Les deux camps
Pour ceux qui voyaient dans la colonie un progrès :
- Ferry, et son « devoir de civiliser » ;
- Victor Hugo lui-même, le 18 mai 1879, à un banquet pour l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage, à côté de Victor Schœlcher : « Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? à personne. » Mais, ajoute-t-il, « non pour le canon, mais pour la charrue » ;
- ceux qui y ont fait leur vie, colons et enfants de colons, qui refusent qu’on réduise leur histoire à un crime ;
- ceux qui rappellent les routes, les écoles, les hôpitaux et les vaccins.
Pour ceux qui y voyaient une domination :
- Clemenceau, et Camille Pelletan, dont Ferry résume ainsi l’objection : « Qu’est-ce que c’est que cette civilisation qu’on impose à coups de canon ? » ;
- Hobson, qui montre à qui profitait l’empire ;
- le poète martiniquais Aimé Césaire, qui écrit en 1950 dans son Discours sur le colonialisme : « colonisation = chosification » ;
- et d’abord les colonisés eux-mêmes, que personne n’avait consultés.
Pouvoir et dépendance
Un empire tient par les dépendances qu’il crée, et certaines lui survivent :- les frontières : à la conférence de Berlin, du 15 novembre 1884 au 26 février 1885, quatorze États fixent les règles du partage de l’Afrique, sans aucun Africain à la table ; les frontières sont ensuite négociées entre puissances ;
- la monnaie : le franc CFA, créé en 1945 pour les colonies françaises d’Afrique, a survécu aux indépendances ;
- la dette : en 1987, Thomas Sankara appelle les pays africains à refuser ensemble une dette qu’il dit héritée de la colonisation (voir son histoire) ;
- les hommes : la Première Guerre mondiale amène quelque 150 000 Africains au Maroc et sur les fronts, selon Cogneau, Dupraz et Mesplé-Somps.
On se teste ?
