Comment quelques-uns tiennent des millions
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Le mécanisme
Les trois raisons de Ferry
- vendre : « ce qui manque à notre grande industrie […], ce qui lui manque de plus en plus ce sont les débouchés », parce que « l’Allemagne se couvre de barrières » et que les États-Unis sont devenus « protectionnistes à outrance » ;
- civiliser : le « devoir » des « races supérieures » ;
- peser parmi les grands : « la politique de recueillement ou d’abstention, c’est tout simplement le grand chemin de la décadence » ; la France doit porter partout « sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie ».
Qui a commencé ? Personne
On entend parfois qu’un peuple aurait « commencé » : la colonisation, ou l’esclavage. L’histoire répond autrement. Le mot « colonie » vient du latin colonia, la terre où Rome installait des citoyens après une conquête. Carthage a été fondée, selon la tradition, vers 814 avant notre ère par des gens de Tyr, dans l’actuel Liban ; Marseille, vers 600 avant notre ère, par des Grecs de Phocée.Prenez une seule terre, l’Algérie d’aujourd’hui. Les Berbères, ou Amazighs, y vivent quand arrivent les comptoirs phéniciens puis carthaginois. Viennent ensuite Rome, les Vandales au Ve siècle, les Byzantins, la conquête arabe dans la seconde moitié du VIIe siècle, la régence ottomane d’Alger à partir du XVIe, puis la France en 1830. Déjà, selon l’encyclopédie Larousse, Carthage se contentait d’« entretenir dans l’intérieur du pays les rivalités des chefs numides (ou berbères) », et Rome suivit « la même politique ».
L’esclavage est plus vieux encore : la Mésopotamie, l’Égypte, la Grèce et Rome l’ont pratiqué ; les traites à travers le Sahara et l’océan Indien, puis celle de l’Atlantique, ont déporté des millions d’Africains. Chaque empire s’est trouvé une bonne raison : la paix de Rome, la foi des conquérants espagnols, la « civilisation » de Ferry. Chercher « le peuple qui a commencé », c’est classer les peuples : la logique même de Ferry. Ce qui change au XIXe siècle, c’est l’échelle, l’industrie, et la « race » présentée comme une science.
Les leviers d’un empire
Comment quelques milliers d’hommes en tiennent-ils des millions ? Vers 1900, environ un millier de hauts fonctionnaires britanniques, ceux de l’Indian Civil Service, administrent près de 300 millions d’Indiens. Les leviers sont presque partout les mêmes :- les armes : le 2 septembre 1898, à Omdurman, au Soudan, l’armée anglo-égyptienne perd environ 48 hommes, ses adversaires de 10 000 à 12 000. « Quoi qu’il arrive, nous avons la mitrailleuse Maxim, et eux non », écrit cette année-là le poète Hilaire Belloc, dans un poème satirique ;
- les chefs : on les achète, on les divise, ou l’on gouverne par eux, ce que le Britannique Frederick Lugard appelle le « gouvernement indirect » ;
- l’impôt : en 1925, selon les économistes Denis Cogneau, Yannick Dupraz et Sandrine Mesplé-Somps, l’impôt par tête, la « capitation », fait à lui seul plus du quart des recettes des colonies françaises d’Afrique de l’Ouest et du Centre, comme à Madagascar ; s’y ajoute la « prestation », un impôt payé en journées de travail. Le travail forcé n’est aboli dans l’empire français que par la loi du 11 avril 1946 ;
- le monopole : en Inde, une loi de 1882 interdit aux Indiens de fabriquer ou de vendre du sel, que l’État taxe ;
- la loi : le Code de l’indigénat, adopté pour l’Algérie le 28 juin 1881 puis étendu à d’autres colonies à partir de 1887, permet à l’administration de punir sans jugement ; les colonisés sont des « sujets », pas des citoyens, jusqu’en 1946 ;
- le récit : le « devoir de civiliser », qui fait de la conquête un service rendu.
Une entreprise devenue État
Les Anglais sont allés plus loin : une entreprise a conquis un pays. La Compagnie des Indes orientales reçoit de la reine Élisabeth Ire, le 31 décembre 1600, le monopole du commerce anglais au-delà du cap de Bonne-Espérance. En 1757, à Plassey, au Bengale, Robert Clive gagne la bataille surtout en achetant le chef de l’armée adverse, Mir Jafar, à qui il promet le trône. En août 1765, l’empereur moghol Shah Alam II lui accorde la diwani du Bengale, du Bihar et de l’Orissa : le droit d’y lever l’impôt. Une société d’actionnaires de Londres encaisse désormais les impôts de millions de paysans. En 1803, selon l’historien William Dalrymple, son armée compte environ 200 000 hommes, deux fois l’armée britannique.Après la grande révolte de 1857, la Couronne reprend l’Inde à la Compagnie en 1858. La France avait la sienne : la Compagnie des Indes orientales de Colbert, qui tint le commerce de l’île Bourbon de 1665 à 1767. C’est l’histoire « GBH, de l’usine au rayon ».
On se teste ?
