Paris, la nuit du 17 octobre 1961
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Paris, octobre 1961
« De la façon la plus pressante »
Le 5 octobre 1961, en pleine guerre d’Algérie, la préfecture de police de Paris publie un communiqué : « Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs […] algériens de s’abstenir de circuler la nuit », dans Paris et sa banlieue, surtout de 20 h 30 à 5 h 30. Les cafés qu’ils fréquentent doivent fermer à 19 heures. Ce couvre-feu ne vise qu’eux. Pourtant, ces « Français musulmans d’Algérie », comme les appelle l’administration, sont des citoyens français depuis le statut de 1947.La peur est réelle. Selon l’historien Jean-Paul Brunet, des commandos du FLN, qui se bat pour l’indépendance de l’Algérie, ont tué 22 policiers en métropole de janvier à octobre 1961, dont 13 entre le 29 août et le 3 octobre. Le 2 octobre, aux obsèques d’un brigadier, le préfet de police déclare : « pour un coup donné, nous en porterons dix ».
Le préfet Maurice Papon
Ce préfet s’appelle Maurice Papon. Il dirige la police de Paris de 1958 à 1967. Pendant l’Occupation, de 1942 à 1944, il était secrétaire général de la préfecture de la Gironde, à Bordeaux. Pour la déportation de Juifs de la région, il sera condamné en 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l’humanité (voir l’histoire « Légal, donc juste ? »). Entre les deux, la République lui a confié la police de sa capitale ; il sera même ministre du Budget de 1978 à 1981.Ce n’est pourtant pas l’histoire d’un seul homme. C’est l’histoire de ce qui, autour de lui, pouvait l’arrêter, ou pas.
Le soir du 17
La fédération de France du FLN appelle à manifester contre le couvre-feu le 17 octobre au soir, sans armes, en famille. Entre 20 000 et 30 000 Algériens, peut-être davantage, arrivent des bidonvilles et des banlieues, en habits du dimanche, selon les historiens Jim House et Neil MacMaster. Au pont de Neuilly, sur les Grands Boulevards, au boulevard Saint-Michel, la police charge ; des coups de feu partent. Pour House et MacMaster, il n’est pas contestable que des hommes ont été jetés dans la Seine, toute la nuit, depuis des ponts de la banlieue ouest.Plus de 11 000 personnes sont arrêtées, entassées dans des autobus, puis enfermées au Palais des sports de la porte de Versailles et au stade Pierre-de-Coubertin. Les coups continuent pendant des jours : un syndicaliste policier, Gérard Monate, parlera d’« une trentaine de cas absolument indéfendables ». Dans la nuit, la préfecture donne sa version : des coups de feu auraient visé la police, qui aurait « répliqué » ; bilan, deux morts. Les historiens en compteront beaucoup plus.
Pourquoi cette histoire
« La meilleure et la pire » : on entend souvent la formule à propos de la France. Ensemb ne donne pas de notes aux pays. Mais la question qui se cache derrière est bonne : comment le pays qui a écrit les droits de l’homme peut-il imposer, dans sa capitale, un couvre-feu à des citoyens à cause de leur origine ?Le plan d’ensemb dit qu’on domine par ce dont l’autre dépend. Une police, c’est exactement cela : des hommes à qui l’on confie la force, et dont tout le monde dépend pour être protégé. Cette histoire suit ce qui, de 1789 à 2026, a rendu cette force à tous, ou l’en a détournée. Elle croise beaucoup d’autres histoires du site, sans les refaire : on vous les indique en chemin.
On se teste ?
