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Un pouvoir coupé en deux

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Et aujourd’hui ?

1997 : un président, un gouvernement d’en face

Le 21 avril 1997, Jacques Chirac dissout l’Assemblée nationale : il faut, dit-il, « redonner la parole au peuple », car « nous avons besoin d’une majorité ressourcée ». Les 25 mai et 1er juin, les électeurs en choisissent une autre : la « gauche plurielle », socialistes, communistes, écologistes, radicaux de gauche et chevènementistes, obtient environ 320 sièges sur 577. Le 2 juin, Lionel Jospin devient Premier ministre. C’est la troisième cohabitation, après celles de 1986 et de 1993, et la plus longue : cinq ans.

Le gouvernement gouverne : emplois-jeunes (1997), 35 heures (lois de 1998 et de 2000), couverture maladie universelle et Pacs (1999), parité en politique (1999-2000), loi SRU et ses 20 % de logements sociaux (2000), loi Taubira (2001). Il ouvre aussi le capital de France Télécom et d’Air France, et privatise le Crédit lyonnais. Le président garde, en pratique, la défense et les affaires étrangères, ce qu’on appelle le « domaine réservé », un usage que la Constitution n’écrit nulle part. En juillet 1998, 70 % des Français souhaitent que la cohabitation dure jusqu’en 2002 ; pour les affaires étrangères, ils font confiance à Chirac (68 %) bien plus qu’à Jospin (23 %), selon l’Ifop.




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Un contre-pouvoir au sommet

La cohabitation installe un contre-pouvoir à l’intérieur même du pouvoir. Le précédent date de 1986 : le 14 juillet, François Mitterrand annonce qu’il ne signera pas l’ordonnance de privatisation du gouvernement de Jacques Chirac, et le texte doit passer par le Parlement. De 1997 à 2002, c’est Chirac qui critique et retient : le 18 janvier 2000, invoquant « la persistance de blocages », il reporte sans date le Congrès qui devait réformer le Conseil supérieur de la magistrature et desserrer les liens entre les procureurs et le pouvoir ; Lionel Jospin contresigne. Selon l’ancien garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas, le gouvernement Jospin gouverne cinq ans sans recourir au 49.3.

Ces années-là, la République regarde aussi son passé : le procès Papon, les rapports Mandelkern et Géronimi, la loi du 18 octobre 1999, qui parle enfin de « guerre d’Algérie » au lieu d’« opérations effectuées en Afrique du Nord », la loi Taubira de 2001. Rien ne prouve que la cohabitation en soit la cause. Mais aucun des deux camps n’avait seul la main.




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2000-2002 : la fin de la « cohabitation de velours »

En 2000, le climat change : le Journal de l’année Larousse parle de « la fin de la cohabitation de velours », et les deux hommes préparent l’élection de 2002, l’un contre l’autre. Le 24 septembre 2000, par référendum, le mandat du président passe de sept à cinq ans : 73,2 % de oui, mais 69,8 % d’abstention. Puis la majorité vote l’« inversion du calendrier » : la loi organique du 15 mai 2001 place les législatives de 2002 après la présidentielle. Pour Lionel Jospin, la présidentielle ne doit pas devenir la « queue de comète » des législatives ; Jacques Chirac dénonce un vote « de circonstance et de convenance ». Depuis, il n’y a plus eu de cohabitation : même en 2024, sans majorité à l’Assemblée, le président a nommé un Premier ministre de son choix (voir « Le non de 2005, Lisbonne » et « La rue face au pouvoir »).

Le 21 avril 2002, au premier tour, Jacques Chirac obtient 19,88 %, Jean-Marie Le Pen 16,86 %, Lionel Jospin 16,18 %, avec 28,4 % d’abstention. Le Premier ministre est éliminé : « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique. » Il est mort le 22 mars 2026. Pour Jean-Jacques Urvoas, en voulant le quinquennat et l’inversion du calendrier, il a « accéléré l’hyper-présidentialisation ».




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Frein utile, ou paralysie ?

Pour ceux qui y voient un frein utile :

  • personne n’a tout : le président ne peut pas gouverner sans l’Assemblée, et le gouvernement ne peut pas réviser la Constitution sans le président, comme l’a montré la réforme de la justice ; c’est l’article 16 de 1789 au sommet de l’État ;
  • cinq années stables, sans 49.3, et des lois qui servent encore, du Pacs à la couverture maladie universelle ;
  • les Français l’ont aimée : en 1998, ils voulaient qu’elle dure ;
  • depuis sa disparition, le Parlement s’efface et le président décide presque de tout, selon des juristes comme Jean-Jacques Urvoas.

Pour ceux qui y voient une paralysie :

  • deux têtes qui se combattent : à partir de 2000, chacun prépare l’élection contre l’autre, et des réformes s’arrêtent, comme celle de la justice ;
  • une responsabilité diluée : qui juger, au moment de voter, quand le pays a deux chefs ? Le 21 avril 2002, les deux sortants réunissent à peine plus d’un tiers des suffrages ;
  • un président qu’aucun juge ne peut poursuivre : le 10 octobre 2001, la Cour de cassation juge qu’il ne peut l’être pendant son mandat ; Jacques Chirac sera condamné en 2011, une fois parti, à deux ans de prison avec sursis pour des emplois fictifs de la Ville de Paris.




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Ce que cette histoire nous apprend, et ce qu’elle ne prouve pas

Ce qu’elle nous apprend :


  • un même pays peut écrire la règle et la violer : la France de 1789 a imposé en 1961 un couvre-feu à des citoyens à cause de leur origine ;
  • le pire arrive quand le pouvoir est seul, qu’il a peur et qu’une partie des habitants est mise hors de la règle ; la règle revient quand quelqu’un peut lui demander des comptes ;
  • il a fallu soixante ans pour que l’État dise « inexcusables », et ce sont un procès, un historien, des archives et des élus qui l’y ont mené ;
  • aujourd’hui encore, ce sont des juges qui ont reconnu des contrôles discriminatoires, et un drame qui a fait reprendre des dizaines de milliers de plaintes ;
  • partager le pouvoir au sommet freine, et agace : la cohabitation a été aimée, puis rendue presque impossible.

Ce qu’elle ne prouve pas :


  • que la France serait la pire, ou la meilleure : d’autres pays ont leurs nuits, et leurs contre-pouvoirs ;
  • que la police serait raciste par nature : aucun tribunal ne l’a jugé de l’institution, et des policiers aussi sont tués ou blessés en service, de 1961 à 2026 ;
  • que la cohabitation a causé les lois de mémoire de ces années-là, ni le 21 avril 2002 ;
  • qu’on connaît le vrai bilan de la nuit du 17 octobre 1961 : de deux à plus de cent morts, selon qui compte, et quoi.
La question n’est peut-être pas « la France est-elle bonne ou mauvaise ? », mais : « qui peut encore rappeler ses propres mots à la France, et a-t-il le pouvoir de l’arrêter ? »




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Écrite le 25 / 10 / 2026
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