Une loi juste, une loi injuste
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Le mécanisme
Une très vieille question
Vers 441 avant notre ère, dans Antigone, Sophocle met en scène une jeune femme qui enterre son frère malgré l’interdiction du roi Créon. Elle lui répond que l’ordre d’un homme ne peut pas passer avant « les lois non écrites et immuables des dieux ». Créon, lui, défend l’ordre de la cité : ce frère l’avait attaquée.Plus de huit siècles plus tard, saint Augustin écrit qu’une loi qui n’est pas juste ne lui semble pas être une loi. King reprend la formule, « une loi injuste n’est pas une loi du tout », et la dit aussi avec Thomas d’Aquin : une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinée dans la loi éternelle et la loi naturelle.
Le test de King
Comment savoir ? King ne s’arrête pas à Dieu. Il donne des critères que chacun peut vérifier :- la loi oblige-t-elle aussi ceux qui la font ? « Une loi injuste est un code qu’une majorité, par le nombre ou par la force, impose à une minorité sans s’y obliger elle-même. C’est la différence rendue légale. » Une loi juste, c’est à l’inverse « l’égalité rendue légale » ;
- ceux qui la subissent ont-ils pu la voter ? Une loi est injuste si elle est infligée à une minorité qui, privée du droit de vote, n’a eu aucune part à son élaboration. En Alabama, écrit-il, des comtés à majorité noire n’ont pas un seul électeur noir inscrit ;
- est-elle juste aussi dans son usage ? Il a été arrêté pour avoir défilé sans autorisation. Rien de mal à exiger une autorisation, dit-il, sauf quand on s’en sert pour maintenir la ségrégation et empêcher de manifester.
Et Dieu dans tout ça ?
King est pasteur, et sa lettre parle de Dieu. Il cite les trois jeunes Hébreux de la Bible qui refusent d’obéir au roi Nabuchodonosor parce qu’« une loi morale plus haute » était en jeu, les premiers chrétiens qui affrontent les lions plutôt que les lois injustes de Rome, le philosophe juif Martin Buber. Mais ceux qu’il contredit sont eux aussi des hommes de Dieu : des évêques, des pasteurs et un rabbin, qui lui demandent d’obéir aux tribunaux.Dieu est donc des deux côtés de la lettre. Ce qui départage, ce ne sont pas les prières, ce sont les critères. Et ceux de King ne demandent pas de croire : il suffit de regarder qui fait la loi, pour qui, et si celui qui la subit a pu la voter. Il cite aussi Socrate et la Boston Tea Party, et rappelle que ce « Attendez ! » qu’on répète aux Noirs a presque toujours voulu dire « Jamais ».
Le mot « morale », à manier avec des pincettes
Le mot a mauvaise réputation, et pas sans raison : il a souvent servi d’en haut, pour imposer.- En 1873, après la Commune, une majorité monarchiste porte au pouvoir le maréchal de Mac Mahon et le duc de Broglie, qui gouvernent au nom de « l’ordre moral ».
- En 1935, l’Allemagne nazie change son code pénal : on pourra punir non seulement ce que la loi interdit, mais aussi ce qui mérite de l’être selon « le sain sentiment du peuple ». La morale du régime passe par-dessus la loi écrite.
- Le 25 juin 1940, le maréchal Pétain appelle les Français à « un redressement intellectuel et moral ».
On se teste ?
