Juger avec les mots de son temps
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Ce qui coince
Ce que permettait son temps
Le premier argument pour le défendre est sérieux. La Bourdonnais n’a pas inventé l’esclavage : la loi du roi l’encadrait, la Compagnie le lui demandait, et les colons qui l’entouraient possédaient des esclaves. L’historien Olivier Fontaine, cité par Le Monde en 2023, dit qu’il « ne peut justifier l’action de La Bourdonnais, mais que ce qu’il a fait est conforme à son temps et à ce que le pouvoir attendait de lui : développer l’économie de l’île à travers des exploitations agricoles utiles à la métropole et maintenir l’ordre ». Le préfet lui-même parlait d’une époque « où la France elle-même avait une politique détestable ».Et son siècle l’a admiré. Dans Paul et Virginie, en 1788, Bernardin de Saint-Pierre en fait, après un accueil glacial, un gouverneur bienveillant, au point qu’un personnage se demande si, dans une colonie qui change si souvent de chefs, « vous aurez souvent des la Bourdonnais ». Juger un homme de 1740 comme on jugerait un préfet de 2026, c’est oublier ce qu’il était possible de penser, et de faire, à sa place.
Ce que disaient d’autres, de son vivant
Mais « son temps » ne parlait pas d’une seule voix :- en 1737, à Philadelphie, le quaker Benjamin Lay publie un livre contre « tous les maîtres d’esclaves » ; en 1738, devant l’assemblée des quakers, il plonge une épée dans une Bible remplie d’un jus rouge comme du sang ;
- en 1748, l’année où La Bourdonnais entre à la Bastille, Montesquieu se moque, dans De l’esprit des lois, des arguments des esclavagistes : « Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves » ;
- en 1773, Bernardin de Saint-Pierre, qui a vécu à l’île de France, écrit : « Je ne sais si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. »
Trois époques, trois juges
La statue n’est pas de son temps. Le projet est lancé en 1846 par le gouverneur Joseph Graeb, deux ans avant l’abolition, et la statue est inaugurée le 15 août 1856, huit ans après. Pour Bruno Maillard, les colons venaient de s’opposer à l’abolition et au droit de vote des affranchis, et la statue « a alors vocation à traumatiser le “peuple noir” ». Gilles Gauvin juge « anachronique » de parler de revanche : l’idée venait selon lui de l’élite française de Maurice dès 1832, et le monument devait rappeler la puissance coloniale de la France dans l’océan Indien. Les deux sont historiens à La Réunion, et ils ne lisent pas la même chose dans le même bronze.Les deux camps
Pour la laisser sur la place, ou contre la façon de faire :
- Prosper Ève : après l’abolition, ceux qui avaient profité du système ont inventé « la théorie de la douceur de l’esclavage » et effacé les fers et les fouets ; la statue permet « d’évoquer le sujet », et à la caserne, « c’est le marin qu’on veut mettre en valeur, pas l’esclavagiste » ;
- Gilles Gauvin : il fallait écouter les historiens avant de décider, et honorer à la caserne le conquérant colonial n’a rien de cohérent ;
- la Région, qui a refusé de payer le déplacement : « L’histoire de La Réunion appartient à tous ceux qui vivent sur cette terre-là […], elle n’appartient pas aux élus », dit sa présidente, Huguette Bello ;
- l’association Fort Réunion, devant le tribunal : « La caserne Lambert n’est pas une aire de pique-nique » : le public n’y a pas accès comme sur une place.
Pour la déplacer :
- la maire : la statue « n’a pas sa place » là où les affranchis ont fêté la liberté, et elle se dit, selon Le Monde, « militante du non-effacement de la connaissance » ;
- le collectif Laproptaz nout péi : à la caserne, « Mahé de Labourdonnais rejoint ainsi la confrérie des militaires et redonne la place au peuple » ;
- l’avocat de la ville, devant le tribunal : « La statue est encore présente, elle n’a pas été jetée à la mer ».
Pouvoir et dépendance
La Bourdonnais a dominé par ce dont les autres dépendaient : la nourriture, avec le manioc des esclaves ; la peur, avec une troupe d’esclaves lancée contre les fugitifs ; et jusqu’au nom, puisque sa fille portait le sien sans rien hériter de lui.Une statue est aussi une affaire de pouvoir : celui qui tient la place tient le récit. En 1856, l’élite de la colonie a choisi qui serait honoré devant le palais du gouverneur. En 2023, une mairie, l’État et l’armée ont choisi qu’il irait dans une caserne, où l’armée décide qui entre. Entre les deux, ceux qui ont le plus dépendu de cet homme, les esclaves, n’ont laissé presque aucun écrit ; leur mémoire a parlé par des associations, des chansons, et une nuit d’octobre, par un pot de peinture.
On se teste ?
