Madras, la Bastille, et sa fille
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Ce que ça a donné
Madras, 1746
Quand la guerre reprend entre la France et l’Angleterre, La Bourdonnais arme une escadre. Le 6 juillet 1746, il tient tête à une escadre anglaise devant Négapatam ; le 21 septembre, il entre dans Madras, la ville des Anglais en Inde, presque sans combat. Suivant ses instructions, qui lui interdisent de garder ses conquêtes, il accepte de rendre la ville contre une rançon de 1 100 000 pagodes, la monnaie d’or de la région, environ neuf millions de livres.Joseph-François Dupleix, qui gouverne les comptoirs français de l’Inde depuis Pondichéry, refuse cet accord et garde la ville. Des proches de Dupleix accusent La Bourdonnais d’avoir reçu des Anglais un présent secret de 100 000 pagodes. Remplacé, il rentre en Europe par la Martinique, sous un faux nom ; reconnu, il est arrêté par les Anglais, puis libéré sur parole.
La Bastille, puis l’acquittement
À Paris, une lettre de cachet du roi, datée du 1er mars 1748, l’envoie la nuit suivante à la Bastille, au secret : « Qu’il ne parle à qui que ce soit », écrit le lieutenant de police. Selon la préface de ses Mémoires, il écrit sa défense sur des mouchoirs enduits d’eau de riz, avec une encre de suie et de marc de café. Le 3 février 1751, les commissaires chargés de le juger rendent leur arrêt : lui et son aide de camp sont « déchargés de l’accusation contre eux intentée ». Il meurt à Paris le 10 novembre 1753, à 54 ans. Ses Mémoires sont publiés par son petit-fils en 1827.Il faut le dire clairement : c’est la seule décision de justice sur La Bourdonnais, et elle le dit innocent. Elle ne portait que sur Madras et sur ce dont l’accusaient ses ennemis : trahison, profits malhonnêtes, mauvaise administration. Personne ne l’a jugé pour la traite ou pour la chasse aux marrons : dans le royaume, ce n’était pas un crime, c’était la loi.
Marie-Madeleine
Voici sa vie, telle que Prosper Ève la résume d’après sa lettre de 1779. Sa mère est une esclave, blanchisseuse au gouvernement de l’île de France. Le gouverneur a perdu sa femme et deux enfants en 1738 ; la petite naît en 1739. Pendant le congé de son père en France, en 1740-1741, elle est emmenée à Saint-Malo, à dix-huit mois, loin de sa mère. Elle est mise chez les ursulines de Dinan, où une sœur de La Bourdonnais est religieuse, puis envoyée à Paris chez une cousine, placée chez les Filles de Saint-Thomas à Saint-Germain-en-Laye. Elle se sent, résume Prosper Ève, « totalement abandonnée de cette famille ».Son père s’est remarié à Paris en novembre 1740 ; selon Prosper Ève, il n’a pas caché l’existence de l’enfant à sa nouvelle épouse, mais ne lui a rien recommandé à son sujet. Devenue lingère, malade, Marie-Madeleine passe par l’Hôtel-Dieu, où elle perd la vue pendant dix-huit mois. En 1779, elle écrit au ministre qu’elle n’a jamais rien touché des sommes que son père avait prévues pour elle. Un commis conseille au ministre de lui dire d’intenter un procès à la famille, ruinée depuis par le tuteur des héritiers. Le lieutenant de police lui donne un bon pour l’Hôpital général. Sa mère, les sources que nous avons lues ne donnent même pas son nom.
Le testament
Le 8 novembre 1753, deux jours avant sa mort, La Bourdonnais dicte son testament à un notaire du Châtelet ; l’historien Eugène Herpin l’a publié en entier en 1905. Il laisse de l’argent aux pauvres de sa famille en Bretagne, à sa sœur religieuse, à son secrétaire, à ses domestiques. Il fait de son fils légitime et de ses deux filles légitimes ses héritiers. Et il lègue « au nommé Santerre, son fils naturel », encore enfant, 800 livres de rente à vie et 12 000 livres « pour servir à son établissement ». Marie-Madeleine n’y est pas nommée. Le testament annule tous les précédents.Ce sont exactement les deux sommes que, selon Prosper Ève et l’auteur Jacky Ryckebusch, il avait promises à sa fille en 1740 ou 1741. Nous n’avons pas lu cette promesse ; nous avons lu le testament. Quant à la loi, les lettres patentes de 1723 interdisaient aux Blancs « de vivre en concubinage avec des esclaves » et punissaient d’une amende de 300 livres celui qui en avait un enfant (article 5) ; elles disaient aussi que l’enfant d’une mère esclave naissait esclave (article 9). Nous n’avons trouvé ni amende, ni acte qui libère la mère ou la fille.
Pourquoi se méfier, de tous
Presque tout ce qu’on sait de La Bourdonnais vient de gens qui avaient une cause :- lui-même : ses Mémoires sont une défense écrite en prison, publiée par son petit-fils ;
- ses admirateurs : Pierre Crépin, en 1922, ouvre son livre en prévenant qu’« il ne convient pas d’étudier la colonisation de l’Ancien Régime avec la mentalité du XIXe siècle » ; une association d’« Amis de Mahé de La Bourdonnais » le célèbre encore ;
- ses ennemis : le clan de Dupleix l’a accusé de trahison, et il a été acquitté ;
- ceux d’aujourd’hui : les chiffres cités par la maire de Saint-Denis, « 648 en 1735 » et « 2 612 en 1740 », sont ceux de l’île de France, pas de La Réunion ; et l’essayiste Dimitri Casali, dans Le Journal du dimanche, dit la statue « classée monument historique », alors qu’elle n’est qu’inscrite, et parle d’une « ravissante métisse » et de « la meilleure éducation possible dans les meilleures écoles parisiennes », loin de ce que raconte la lettre de sa fille.
On se teste ?
