Une statue peinte en rose
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Un matin rose, au Barachois
Un samedi matin, au Barachois
Dans la nuit du 15 au 16 octobre 2021, à Saint-Denis de La Réunion, quelqu’un peint en rose, de la tête aux pieds, la statue de bronze qui se dresse depuis 1856 sur l’ancienne place du Gouvernement, au Barachois, à deux pas de la préfecture. Trois mètres de haut, l’épée au côté ; sur le socle, une inscription : « Mahé de La Bourdonnais, commandant des armées navales du roi dans les mers de l’Inde, gouverneur général des îles de France et de Bourbon ».Les auteurs restent anonymes. L’historien Gilles Gauvin note qu’on ne sait pas s’il faut y voir un clin d’œil à « octobre rose », le mois de la lutte contre le cancer du sein. Ce n’est pas la première fois : le 5 novembre 2011, pour les deux cents ans de la révolte d’esclaves de Saint-Leu, un collectif l’avait drapée d’un voile noir ; le 12 mai 2015, on lui avait couvert la tête d’une étoffe blanche et mis dans les mains un panneau : « Je suis esclavagiste ». En août 2020, une quarantaine d’associations réunies sous le nom « Laproptaz nout péi » avaient écrit aux élus contre ces statues qui, selon Le Monde, « continuent à ériger le crime comme une gloire ».
« Le grand militaire réapparaît à la caserne »
Le 26 avril 2023, la maire de Saint-Denis, Ericka Bareigts, le préfet Jérôme Filippini et le général Laurent Cluzel, qui commande les forces armées de la zone sud de l’océan Indien, annoncent ensemble que la statue quittera la place, en travaux, pour être restaurée, puis installée à la caserne Lambert, à quelques centaines de mètres, « aux côtés d’autres monuments du patrimoine militaire de La Réunion ».La maire résume : « L’esclavagiste disparaît de notre place publique de Saint-Denis, et le grand militaire réapparaît à la caserne Lambert. » La statue, dit-elle, « n’a pas sa place sur une place où les hommes et les femmes qui étaient considérés comme des biens meubles se sont réveillés des humains » : c’est là que les affranchis ont fêté l’abolition, le 20 décembre 1848. Le préfet parle d’un homme « qui a eu un rôle tout à fait détestable à cette époque où la France elle-même avait une politique détestable », et ajoute : « protéger ne veut pas dire laisser immobile ».
Le lundi 4 décembre 2023 au matin, un engin de levage soulève les trois mètres de bronze avec des sangles et des chaînes. La statue part dans un caisson de bois vers « un site sécurisé », tenu secret, pour y être restaurée.
Une lettre de 1779
Deux cent quarante-deux ans avant la peinture rose, le 24 janvier 1779, à Paris, une femme de quarante ans écrit au ministre de la Marine, Antoine de Sartine. Elle est lingère, une maladie lui a pris la vue pendant dix-huit mois, elle ne peut plus travailler. Elle s’appelle Marie-Madeleine Mahé.Elle est née en 1739 à l’île de France, l’actuelle île Maurice. Sa mère était une esclave, blanchisseuse au gouvernement ; son père, le gouverneur lui-même : Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais, l’homme de la statue. Elle demande au ministre d’obtenir de la famille de son père une pension pour vivre. Elle repart avec un bon pour l’Hôpital général, la maison des pauvres de Paris.
Ce que nous savons de cette lettre vient de l’historien réunionnais Prosper Ève, qui l’a résumée en 2023, dans une lettre ouverte au préfet, pour demander que la statue reste sur la place. Nous retrouverons Marie-Madeleine au chapitre 3.
Pourquoi cette histoire
Le plan d’ensemb dit qu’on domine par ce dont l’autre dépend. Une statue, elle, dit qui une ville honore. La Bourdonnais a bâti des ports, des routes, des jardins, et il a fait venir des esclaves par milliers. Les uns le jugent avec les mots d’aujourd’hui ; d’autres demandent qu’on le juge « avec les yeux de son temps ».C’est la question de cette histoire. Juger un homme avec les mots de son temps, soit : mais avec les mots de qui ? Ceux du gouverneur, ceux des colons, ceux des esclaves, ou ceux de sa fille ? La question des statues a déjà été posée à Saint-Pierre, quand celle de François de Mahy a été peinte en rouge en 2020 (voir « Le devoir de civiliser »). Les esclaves qui fuyaient vers les hauts sont dans « Marrons de La Réunion », la loi qui les encadrait dans « Légal, donc juste ? ».
On se teste ?
