Un bâtisseur et ses esclaves
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Le mécanisme
Un mousse de Saint-Malo
Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais naît à Saint-Malo le 11 février 1699. Il embarque à dix ans. En 1718, il entre comme lieutenant à la Compagnie des Indes, la société qui a le monopole du commerce français dans l’océan Indien ; il est capitaine en 1724. En neuf ans aux Indes, en commerçant pour la Compagnie et pour son propre compte, il fait fortune. Rentré en France en 1733, il convainc les ministres que l’île de France, l’actuelle Maurice, avec ses ports, peut devenir l’escale de la France sur la route de l’Inde.Nommé gouverneur général des îles de France et de Bourbon, l’actuelle Réunion, il arrive en juin 1735 et y reste jusqu’en 1746. Son biographe Pierre Crépin met en tête de son livre, en 1922, une phrase de lui : « Un pouvoir partagé fait que l’affaire de tout le monde n’est l’affaire de personne. »
Ce qu’il a bâti, et planté
À l’île de France, il fait de Port-Louis un vrai port : de l’eau amenée par un aqueduc, des magasins, un hôpital, des batteries. À Bourbon, il fait de Saint-Denis la capitale en 1738 et fait tracer des routes, de Saint-Denis à Sainte-Suzanne, de Saint-Paul à la rivière d’Abord.Il plante aussi. Le 5 juillet 1735, un mois après son arrivée, il achète aux Pamplemousses le domaine de Mon Plaisir, où il fait ses essais ; l’intendant Pierre Poivre en fera vers 1770 un jardin botanique, devenu en 1988 le jardin Sir Seewoosagur Ramgoolam. « C’est moi qui le premier ai fait des plantations de cannes à sucre », écrit-il, et sa sucrerie rapporte, selon lui, « plus de soixante mille livres de rente à la Compagnie » ; s’y ajoutent le coton, l’indigo, des forges.
Le café, lui, ne lui doit rien : il pousse à Bourbon depuis 1715. La Bourdonnais voulait même en planter moins et faire plus de grains, pour que l’île cesse d’avoir faim quand les bateaux n’arrivaient pas : le vin et les marchandises de la Compagnie ne se paient plus qu’en céréales, raconte Crépin. Et il impose une plante d’Amérique qu’il avait vue au Brésil : le manioc.
Avec quels bras ?
Rien de tout cela ne se fait sans esclaves. La Compagnie les fait venir, de Madagascar surtout, et les vend aux colons : 300 livres un homme, 200 une femme, 150 un enfant, selon Crépin. À l’île de France, le recensement compte 648 esclaves en 1735 et 2 612 en 1740 : quatre fois plus en cinq ans. Bourbon en comptait déjà 534 en 1717 ; elle en comptera 16 000 en 1767, selon l’historien Bruno Maillard.Il les fait aussi travailler pour l’État. Le 16 août 1736, raconte-t-il dans ses Mémoires, le conseil de Bourbon décide que les habitants qui ont des esclaves « en fourniraient un sur vingt », pour construire la batterie de Saint-Paul et la loge de Saint-Denis ; il fait tenir le registre des journées « afin que la Compagnie pût les payer », c’est-à-dire payer les maîtres. En 1745, pour armer ses navires, il propose de louer un esclave sur vingt, et de rendre au propriétaire 200 piastres « pour chaque noir qui mourrait au service de la Compagnie ».
Le manioc, enfin, nourrit les esclaves au moindre coût : « par le travail de dix noirs, de quoi fournir abondamment à la nourriture de cent hommes au moins », écrit-il. Les colons n’en veulent pas ; il faut des ordonnances pour les obliger à en planter « cinq cents pieds par tête d’esclave ». Crépin raconte que des esclaves qui en avaient volé sont morts empoisonnés : le manioc cru est toxique, il faut le préparer.
« En armant noirs contre noirs »
Partout, des esclaves fuient vers les forêts et les montagnes : on les appelle les marrons. Les lettres patentes de décembre 1723, le Code noir des îles de France et de Bourbon, que le gouverneur doit faire appliquer, prévoient à l’article 31 que le fugitif repris après un mois de fuite ait les oreilles coupées et soit marqué au fer ; à la deuxième fois, le jarret coupé ; à la troisième, la mort.La Bourdonnais raconte lui-même comment il les combat à l’île de France : « Je trouvai le secret de les détruire en armant noirs contre noirs, et en formant une maréchaussée des nègres de Madagascar. » D’après Crépin, cette troupe compte d’abord dix hommes, puis vingt-quatre, avec un uniforme et une solde ; en 1740, le gouverneur estime qu’il ne reste plus dans les forêts de l’île que vingt hommes et vingt-cinq femmes marrons. À Bourbon, où les montagnes protègent mieux les fugitifs, des détachements d’habitants les chassaient déjà avant lui, et les chasseurs continueront après son départ.
Un même geste, deux faces
Les admirateurs de La Bourdonnais regardent la colonne de gauche, ses adversaires celle de droite. Ce sont pourtant les mêmes gestes. Le manioc a protégé les îles de la famine, et c’est la nourriture qu’on a choisie pour les esclaves parce qu’elle coûtait peu. À Bourbon, la batterie de Saint-Paul et la loge de Saint-Denis ont été bâties avec des journées d’esclaves payées à leurs maîtres. La sécurité des colons tenait à une troupe d’esclaves lancée contre d’autres esclaves. On ne peut pas garder une colonne et effacer l’autre : c’est le même homme, et souvent la même décision.On se teste ?
