Jean-Jacques, 7 ans, « part pour France »
Chargement page et sommaire en cours...
Saint-André, 1966
La deux-chevaux
Jean-Jacques Martial est né à Saint-André le 27 mai 1959. Ses parents se séparent quand il a un an ; avec sa sœur Léonie et son frère Bernard, il grandit chez sa « mémé », dans une case parmi d’autres, au milieu de la canne, des bananiers et des manguiers. Les enfants se baignent dans la rivière du Mât pendant que les femmes y lavent le linge. C’est lui qui le raconte, en 2003, dans un livre intitulé Une enfance volée.Une ombre plane pourtant sur ce paysage, écrit-il : une camionnette, une 2 CV. Quand elle arrive au village, les enfants courent se cacher dans les champs de canne. Elle amène des employés de la DDASS, le service de l’aide sociale à l’enfance, qui emmènent des enfants. Un jour, il a sept ans, la 2 CV vient pour lui et pour un petit garçon qu’il croit alors être son frère. Dans le coffre, deux petites valises préparées par la DDASS. Sa grand-mère proteste, en vain, raconte-t-il.
Gillot, Paris, Guéret
Direction l’aéroport de Gillot. Dans l’avion, une Caravelle, des enfants de tous les âges : « C’était le silence. La peur », écrit-il. À Paris, il fait froid, et les deux enfants n’ont qu’un short, une chemisette et des tongs. Il perd de vue le petit garçon, qu’il ne reverra jamais. Après un foyer parisien, un train l’emmène à Guéret, dans la Creuse : « La première fois que j’ai vu la neige tomber, j’étais stupéfait. »Selon la commission d’historiens qui a étudié l’affaire pour l’État, il passe six mois au foyer de Guéret, puis vit dans une famille d’accueil âgée, avant d’être placé pour adoption à 11 ans, à Saint-Vaast-la-Hougue, dans la Manche. Il grandit sous un autre nom. C’est faute de réponse à ses demandes pour retrouver son nom d’origine, dit la commission, qu’il attaque l’État en 2002, pour « enlèvement, séquestration de mineurs, rafle et déportation », et réclame un milliard d’euros. Il perd en 2006. Mais l’affaire est devenue nationale.
Plus de 2 000 enfants
Jean-Jacques Martial n’est pas seul. Selon cette commission, qui a rendu son rapport en 2018 après deux ans de recherches, 2 015 mineurs suivis par l’aide sociale à l’enfance de La Réunion ont été envoyés dans l’Hexagone de 1962 à 1984, dans 83 départements, surtout ruraux. La Creuse en a reçu le plus grand nombre : d’où le nom qu’on leur donne, « les enfants de la Creuse ». À La Réunion, on disait alors de ceux qui s’en allaient qu’ils partaient « pour France ».Près d’un sur trois avait moins de 6 ans ; la moitié, de 6 à 15 ans ; un sur cinq, de 16 à 21 ans. Au moins un sur cinq a été adopté. En 2017, la commission estimait qu’environ 1 800 étaient encore en vie, dont un sur cinq revenu vivre à La Réunion, et que la grande majorité ignorait être des « enfants de la Creuse ».
Pourquoi cette histoire
Le plan d’ensemb dit qu’on domine par ce dont l’autre dépend. Un enfant confié à l’aide sociale à l’enfance dépend de l’État pour tout : son toit, son école, parfois son nom. Quand l’État décide de l’envoyer à plus de 9 000 kilomètres, qui peut dire non à sa place ?Cette histoire fait suite à celle du « Devoir de civiliser », qui s’arrête en 1946, quand La Réunion devient un département. Elle se raconte avec des mots qui se disputent : « placer », « déplacer », « transplanter », « déporter ». Dans ces pages, nous dirons « envoyer » ou « transplanter », le mot de la commission et de la loi de 2026 ; le chapitre 4 dira qui emploie les autres, et pourquoi.
On se teste ?
