La bataille des mots
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Ce qui coince
« Déporter » : un mot qui vient de loin
Le mot n’est pas né avec la plainte de 2002. Le 24 septembre 1965, Témoignages titre déjà : « Comme au temps de l’esclavage, on sépare des enfants de leur mère », et parle de « déportation ». Dans l’Hexagone aussi, des médecins l’employaient pour les placements d’enfants loin de leurs parents. La pédiatre et psychanalyste Myriam David, elle-même déportée à Auschwitz pendant la guerre, écrivait à propos des placements des années 1950 qu’« il est à peine exagéré de parler de “déportation” d’enfants » : des convois de huit à dix enfants, avec des convoyeuses qui ne les connaissent pas, vers une destination inconnue d’eux. Plus tard, quand une médecin de La Réunion lui parle des enfants de l’île, elle trouve leur sort scandaleux, selon le témoignage de cette médecin recueilli par la commission.Pour beaucoup de ceux qui l’ont vécu, le mot dit la violence d’un arrachement. Pour Michel Debré, en 1975, c’était « ce mot incroyable ». La commission conclut que « ni en droit, ni dans la réalité, il ne s’est agi d’une “déportation”, au sens qu’on lui donne généralement ». Certains l’emploient, ajoute-t-elle, « de bonne foi, pour exprimer leur ressenti » ; d’autres pour rapprocher l’affaire des crimes contre l’humanité, qu’aucun délai n’efface.
« Placer » ou « transplanter »
En 2014, l’Assemblée nationale parle d’« enfants réunionnais placés en métropole ». Le mot « placer » gêne d’autres spécialistes : « dire d’un enfant qu’il est “placé”, c’est dire qu’il est à sa place, que la solution est trouvée », écrit Pierre Verdier, ancien directeur de la DDASS ; « il n’y a pas d’enfants placés, il n’y a que des enfants déplacés, des enfants déportés, des enfants déracinés ». La commission de 2018 choisit « mineurs transplantés », parce que l’expression traduit le mieux, selon elle, le vécu d’enfants « issus d’un territoire et que l’on implante dans un autre ». C’est ce mot que reprend la loi de 2026.Chaque mot porte un regard. « Déporter » accuse ; « placer » rassure ; « transplanter » décrit un déracinement sans désigner de coupable. Ce texte a pris le dernier, en sachant ce qu’il laisse de côté.
Les procès perdus
Après la plainte de Jean-Jacques Martial, selon la commission, une cinquantaine d’anciens mineurs engagent une vingtaine de procédures. Aucune n’aboutit. Toutes butent sur la même règle : la prescription de quatre ans des dettes de l’État, fixée par une loi du 31 décembre 1968. En juillet 2008, le Conseil d’État juge que le délai a couru à partir de la majorité de chacun ; les plaignants soutenaient qu’ils n’avaient connu leurs droits qu’avec le rapport de l’inspection générale de 2002. En 2011, la Cour européenne des droits de l’homme refuse à son tour d’examiner leurs requêtes.Des associations réclament aujourd’hui la reconnaissance d’un « crime contre l’enfance », justement pour que le temps n’efface plus rien. Les juges ne se sont donc jamais prononcés sur le fond : ils ont dit qu’il était trop tard pour le demander.
Le 18 février 2014
Ce jour-là, l’Assemblée nationale vote une résolution, sans force obligatoire. Elle « considère que l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles », demande que l’histoire soit étudiée et que « tout soit mis en œuvre » pour que les anciens pupilles puissent reconstituer leur histoire personnelle. 125 députés votent pour, 14 contre, tous du groupe UMP ; le groupe UDI ne prend pas part au vote.La députée de La Réunion Ericka Bareigts, qui la défend, parle d’« un épisode que notre République a essayé de cacher ». Pour l’UMP, Didier Quentin juge le mot « déportation » « un abus de langage choquant », rappelle que l’inspection générale, en 2002, n’avait pas dressé de « bilan négatif », et défend Michel Debré, « véritable bienfaiteur de La Réunion ». Pour l’UDI, Philippe Folliot préfère approfondir l’histoire d’abord, plutôt que de passer par « la lame brutale de l’histoire officielle édictée par le Parlement ». Le ministre des Outre-mer, Victorin Lurel, répond : « l’enfer est parfois pavé de bonnes intentions », puis : « Ce fut une faute. »
Les deux camps
Pour ceux qui y voient une politique de son temps, mal conduite, mais pas un crime :
- l’île était dans la misère, et presque tous les responsables de l’époque, selon la commission, croyaient que partir était une chance ;
- on éloignait aussi les enfants de l’aide sociale à l’enfance de l’Hexagone : les départements de la région parisienne avaient plus de vingt agences de placement dans toute la France, rappelle Didier Quentin en 2014 ;
- beaucoup d’enfants ont trouvé une famille et un métier, et la commission n’a trouvé aucune preuve, recevable par un tribunal, d’enfants « volés » ;
- selon ses défenseurs, Michel Debré a créé un fonds qui a payé des cantines scolaires gratuites et des équipements ; il a aussi soutenu des corrections, comme le bureau à Paris et les voyages de vacances.
Pour ceux qui y voient un arrachement :
- près d’un enfant sur trois avait moins de 6 ans : à cet âge, on ne choisit rien ;
- des fratries séparées, des noms changés, des enfants exploités ou maltraités, ce que la commission reconnaît elle-même ;
- les alertes de 1971 et de 1975 n’ont pas arrêté les départs ;
- en 1967, selon la commission, le directeur de la DDASS refuse de faire revenir un jeune en difficulté, parce que cet échec servirait à la propagande des communistes, hostiles aux départs ;
- la commission elle-même parle de « réminiscences d’une domination coloniale ».
Pouvoir et dépendance
Personne, dans cette histoire, n’a été jugé, et ce texte n’accuse personne d’un crime. La question est ailleurs : quand un enfant dépend entièrement de l’État, qui le protège de son protecteur ? Ici, l’administration qui décidait du départ était aussi celle qui choisissait la famille et qui devait surveiller. Les parents étaient loin, souvent sans voix ; les enfants, trop jeunes ou trop seuls. Les alertes sont venues de l’intérieur, d’un préfet, de médecins, et elles ont mis des années à porter. Comme dans « La France et ses mots », les contre-pouvoirs sont arrivés tard.Même la façon de raconter fait partie de l’histoire. La commission, qui reconnaît les souffrances, appelle aussi les anciens mineurs à « se libérer des chaînes de la victimisation » et à « sortir de la prison de leur mémoire ». Les mots des historiens et ceux des anciens enfants ne se rejoignent pas toujours. Qui doit raconter ce qui s’est passé : ceux qui l’ont vécu, ceux qui ont lu les archives, ou les deux ensemble ?
On se teste ?
