La machine des départs
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Le mécanisme
Une île qui déborde
La Réunion devient un département en 1946, mais elle reste pauvre. Elle compte 274 370 habitants en 1954, 349 282 en 1961, 476 675 en 1974, selon l’Insee. En 2014 encore, à l’Assemblée nationale, des députés des deux bords rappelleront un chômage de 60 % dans ces années-là. Pour les experts du Plan et pour presque tous les responsables politiques de l’époque, selon la commission, une issue s’impose : faire partir une partie des jeunes vers l’Hexagone, qui manque de bras pendant les Trente Glorieuses. C’est, écrit-elle, « une conviction largement partagée ».Un arrêté du 26 avril 1963 crée le Bumidom, le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer. Jusqu’en 1982, environ 75 000 Réunionnais partent par son intermédiaire, pour se former, travailler ou rejoindre leur famille. Ses critiques, surtout dans l’opposition, l’accusent de pratiquer une « traite des Nègres à rebours ».
Des pupilles dans le flux
Parmi ceux qui partent, il y a des mineurs dont l’État a la charge : des pupilles, orphelins ou abandonnés, des enfants recueillis pour un temps, d’autres confiés par un juge. En pratique, dit la commission, tous finissent par être traités comme des « pupilles », dont les services peuvent disposer plus facilement. Selon la commission, le projet est d’abord celui d’un fonctionnaire : Jean Barthe, arrivé dans l’île en août 1961 comme directeur de la Population. Dès 1962, avec l’accord d’un collègue de la Creuse, il prépare l’envoi de jeunes de l’aide sociale à l’enfance vers un foyer de ce département ; les premiers partent en 1963. Nommé lui-même à la tête de la DDASS de la Creuse à la fin de 1965, il y développe les placements en familles.Pourquoi la Creuse, la Lozère, le Tarn ? Pas pour « repeupler » les campagnes, répond la commission : environ 2 000 mineurs en vingt ans, répartis dans 83 départements, ne pouvaient repeupler grand-chose. Ils sont allés là où des foyers avaient des places, et là où des directeurs de la DDASS avaient travaillé à La Réunion. « Tous les décideurs croient bien faire », écrit encore la commission.
Le député
Le 5 mai 1963, Michel Debré, ancien Premier ministre du général de Gaulle et l’un des pères de la Constitution de 1958, est élu député de La Réunion ; il le restera jusqu’en 1988. On lui attribue souvent l’idée d’envoyer les enfants. La commission répond que cette idée est « infirmée par la chronologie » : les premiers départs étaient décidés avant son élection. Mais elle ajoute qu’il « a mis toute son autorité pour donner à cette politique un élan et une ampleur jusqu’ici inconnus ».Ses lettres disent ce qu’il voulait. Après son élection, il écrit au général de Gaulle que l’île « pourrait connaître le castrisme s’il n’y avait certaines circonstances ». Le 27 juin 1968, après avoir rendu visite à des familles à Hell-Bourg, dans le cirque de Salazie, il écrit au préfet qu’il a appris que l’envoi des pupilles dans la Creuse était presque arrêté : « Il ne faudrait point que des retards compromettent un rythme qui doit être soutenu. » Et il conclut : « voyez si le départ de pupilles et d’orphelins sans famille ne pourrait pas recevoir un encouragement plus grand ». Pour lui, explique la commission, c’est une politique de promotion, une chance donnée à ces jeunes. Il n’a jamais été jugé pour cela ; il est mort en 1996, avant les premières plaintes.
Vingt ans de départs
Le relevé de la commission montre une machine qui tourne vingt ans. Les départs culminent en 1966, repartent en 1969, et restent nombreux au milieu des années 1970, alors que des alertes sont déjà arrivées chez le député et au ministère (chapitre 3). Ils ne baissent vraiment qu’à partir de 1978. En 1984, l’aide sociale à l’enfance passe de l’État aux départements.Qui pouvait dire non ?
Les parents ? Beaucoup étaient morts, partis ou très pauvres. Quand des parents ou des proches qui gardaient un enfant refusaient leur accord, le départ n’avait pas lieu : le préfet l’écrit en août 1968 à Michel Debré, alors ministre des Affaires étrangères, pour expliquer que les envois augmentent moins vite que prévu. Mais pour un pupille, le tuteur, c’est l’État. Celui qui décide du départ, celui qui choisit la famille d’accueil et celui qui doit surveiller sont la même administration, à des milliers de kilomètres. Jusqu’à la fin des années 1960, note la commission, tout cela se fait « sans véritable contrôle du ministère de tutelle ». Et l’enfant ? Les plus grands disaient parfois vouloir partir ; les plus petits, près d’un sur trois, avaient moins de 6 ans.En 2014, la ministre de la Famille, Dominique Bertinotti, décrira une période « où l’on avait tendance à assimiler la pauvreté à l’incapacité à aimer et à élever ses enfants ». Selon la commission, si l’on a fait si peu de cas de la différence entre l’île et les campagnes où l’on envoyait ces enfants, c’est à cause de la façon de voir l’enfant à l’époque, et de « réminiscences d’une domination coloniale encore perceptibles dans certains comportements ».
On se teste ?
