Les filtres avant l’urne
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Le mécanisme
Premier filtre : les parrains
La règle des parrainages date de 1962, quand le président de la République est élu au suffrage universel. Il fallait alors 100 signatures, venues d’au moins 10 départements. Une loi organique du 18 juin 1976 porte le seuil à 500, venues d’au moins 30 départements ou collectivités d’outre-mer, sans que plus d’un dixième viennent du même territoire. Les noms d’une partie des parrains sont publiés ; depuis une loi de 2016, ils le sont tous, au fur et à mesure. Environ 42 000 élus peuvent signer, chacun pour un seul candidat ; en 2017, un tiers d’entre eux l’ont fait, selon Public Sénat.Le but est d’écarter les candidatures fantaisistes et de garder un bulletin lisible. L’effet est aussi de donner aux élus en place, maires en tête, le pouvoir de dire qui pourra se présenter contre les partis qu’ils connaissent. Un élu qui signe pour un candidat hors système sait que son nom sera lu.
Deuxième filtre : l’argent
Une campagne présidentielle coûte cher, et la loi la plafonne. En 2022, un candidat ne pouvait pas dépenser plus de 16,851 millions d’euros au premier tour, 22,509 millions s’il allait au second. L’État rembourse une partie des dépenses : jusqu’à 47,5 % du plafond pour un candidat qui dépasse 5 % des voix, à peine 4,75 % en dessous. Il faut donc avancer l’argent, et ne le récupérer que si l’on fait un score. Les douze candidats de 2022 ont déclaré 83,5 millions d’euros de dépenses ; l’État en a remboursé 42,2 millions, selon la commission chargée des comptes de campagne.Les entreprises n’ont pas le droit de financer un candidat. Un particulier peut donner jusqu’à 4 600 euros par élection, et ce don ouvre droit à une réduction d’impôt de 66 %. L’économiste Julia Cagé, dans Le prix de la démocratie (2018), souligne que la moitié des foyers, qui ne paient pas l’impôt sur le revenu, n’en profitent pas : les dons des plus aisés sont en partie remboursés par tous.
Troisième filtre : la distinction
Une fois les candidats sur la ligne de départ, que choisit l’électeur ? Le politologue Bernard Manin, dans ses Principes du gouvernement représentatif (1995), décrit un « principe de distinction » : en élisant, on choisit des gens qui se distinguent, par leur fortune, leurs diplômes, leur talent, leur notoriété. C’est ce qui rendait l’élection « aristocratique » aux yeux d’Aristote et de Montesquieu.Les chiffres français vont dans ce sens. Selon l’Institut des politiques publiques, l’Assemblée nationale élue en 2022 comptait 8 ouvriers et 26 employés sur 577 députés, soit 6 %, alors que ces deux groupes forment environ 45 % de la population active. Les cadres et professions intellectuelles supérieures, 22 % des actifs, occupaient près de 70 % des sièges. Dans la première Assemblée de la IVe République, en 1946, ouvriers et employés étaient presque un député sur cinq.
Qui travaille, qui siège
Les électeurs ne votent pas contre les ouvriers. Ils choisissent parmi les candidats qu’on leur présente, et ceux-ci sortent surtout des mêmes milieux : ceux qui ont le temps, le réseau, les diplômes et l’aisance à l’oral qu’une campagne demande. Le filtre n’est écrit dans aucune loi ; il se voit dans le résultat.On se teste ?
