Qui abîme la République ?
Chargement page et sommaire en cours...
Et aujourd’hui ?
2024-2026 : quand le Parlement s’en mêle
Après la dissolution de juin 2024 (voir l’histoire du « non » de 2005), aucun camp n’a la majorité à l’Assemblée. Les gouvernements tombent : celui de Michel Barnier est renversé par une motion de censure le 4 décembre 2024 ; François Bayrou perd un vote de confiance le 8 septembre 2025, par 364 voix contre 194, une première sous la Ve République.Son successeur, Sébastien Lecornu, a besoin que les socialistes ne le renversent pas. Sa principale concession : suspendre la réforme des retraites de 2023 jusqu’en janvier 2028. Le 16 décembre 2025, les députés l’adoptent dans le budget de la Sécurité sociale, par 247 voix contre 232. Ce que des millions de manifestants n’avaient pas obtenu en 2023, un compromis au Parlement l’obtient, pour un temps.
Le 49.3, lui, reste là : Sébastien Lecornu avait promis de ne pas s’en servir. En janvier 2026, il l’utilise à trois reprises pour faire passer le budget de l’État, avec « regret et amertume ».
Automne 2026 : la rue revient
Le 17 septembre 2026, en région parisienne, part un mouvement de lycéens, avec des blocages d’établissements. Il gagne tout le pays, puis les universités. Parmi les sujets qui remontent : le remplacement des professeurs absents et la rénovation des lycées. Le gouvernement promet 3 000 professeurs remplaçants ; les syndicats y voient une solution de dernière minute.Le 17 octobre, lycéens, étudiants, salariés, anciens gilets jaunes et militants pour le climat manifestent contre la vie chère : 550 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, 800 000 selon les organisateurs. Des pillages et des incendies frappent plusieurs villes ; l’hôtel de ville de Limoges brûle en fin de manifestation. Le Premier ministre annonce 1 200 interpellations et 150 policiers et gendarmes blessés. À Saint-Étienne, selon les premiers éléments, un manifestant perd une main en ramassant une grenade lancée par les forces de l’ordre.
« Abîmer la République »
Le 18 octobre 2026, Emmanuel Macron s’adresse aux Français. Sur les violences : « Rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse. » Il demande de ne jamais confondre les manifestants avec « ceux qui ont détruit, cassé, pillé », et propose de « construire ensemble des solutions ». Les préfets pourront aller jusqu’à interdire certains rassemblements.Puis, à six mois de l’élection présidentielle : « tous ceux qui aujourd’hui vous expliquent que l’urgence est d’aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre, n’ont qu’un but. Abîmer la République et voler le débat. »
Ceux qui manifestent disent l’inverse : la rue ne vient pas abîmer la République, elle répond à un pouvoir qui n’écoute pas. Le 5 avril 2023, face à la Première ministre, Laurent Berger, alors à la tête de la CFDT, le disait déjà : « vous ne pouvez pas continuer à ignorer cette contestation sociale ». Et encore : « L’utilisation du 49.3 et l’impasse faite sur les débats parlementaires a finalement fait naître la colère. » Puis : « Ce sont maintenant nos règles de vie en société qui sont fragilisées et notre démocratie qui est écornée. »
Hôpitaux, pompiers, écoles : la République du quotidien
Pour beaucoup, la République, ce n’est pas d’abord l’Élysée : c’est l’hôpital, la caserne, l’école. En janvier 2026, 79 % des Français font confiance aux hôpitaux, 18 % au président (Cevipof). Et c’est là aussi que la colère monte :- l’hôpital : entre fin 2013 et fin 2024, hôpitaux et cliniques ont perdu 45 500 lits d’hospitalisation complète, soit 11 %, et gagné 23 400 places pour soigner sans passer la nuit (DREES). À Dinan, les urgences sont fermées la nuit du 15 juin à début novembre 2026. Pendant les canicules de l’été, 78 % des Samu qui ont répondu à leur syndicat jugent leurs équipes trop justes (Samu-Urgences de France) ;
- les pompiers : après les mégafeux de l’été 2026, neuf syndicats appellent à la grève du 8 septembre au 20 octobre, pour plus de moyens et des recrutements. Une grève qu’on ne voit pas : réquisitionnables à tout moment, les pompiers continuent d’intervenir, un brassard sur l’uniforme. Fin 2025, sur près de 260 000 sapeurs-pompiers, plus de 200 000 sont des volontaires ;
- l’école : avant la crise sanitaire, près de 10 % des heures de cours des collèges et lycées n’étaient pas assurées, faute de remplaçant, selon la Cour des comptes ; en 2026, les lycéens réclament d’abord des professeurs.
Les comptes de la République
Fin 2017, quelques mois après l’élection d’Emmanuel Macron, la dette publique atteint environ 2 260 milliards d’euros, près de 98 % de la richesse produite en un an. Fin juin 2026 : 3 595 milliards, 119 % (Insee), un niveau jamais atteint. Les intérêts suivent : 78 milliards d’euros en 2026, et près de 125 milliards en 2030 si rien ne change, selon une mission appuyée par l’Inspection générale des finances. En 2025, les agences Fitch puis S&P abaissent la note de la France.- pour le gouvernement, la dette a d’abord payé les crises : 73,7 milliards d’euros de mesures exceptionnelles contre le Covid en 2020, puis les boucliers contre la flambée de l’énergie, 23,7 milliards en 2022 et 19,8 milliards en 2023, selon la Cour des comptes ;
- pour ses critiques, elle vient aussi des baisses d’impôts : de 2017 à 2024, les prélèvements obligatoires ont baissé de 2,5 points de la richesse nationale (OFCE), dont environ 1 point pour la seule suppression de la taxe d’habitation.
Qui abîme la République ?
Fossoyeur de la République, ou rempart contre le désordre ? Le président accuse ceux qui appellent à la rue. D’autres retournent la question. Les deux colonnes :- pour le président et ses soutiens, ce qui abîme la République, ce sont les casseurs qui brûlent une mairie, et ceux qui appellent au désordre à six mois d’une élection, au lieu de convaincre les électeurs ; la dette, elle, a servi à traverser des crises que personne n’avait choisies ;
- pour ses critiques, ce sont les passages en force : le 49.3 de 2023 malgré des millions de manifestants et une opinion favorable à la mobilisation, un Premier ministre choisi en 2024 hors du bloc arrivé en tête, des mots comme « la foule » face au « peuple », une dette record, et des services publics qu’on laisse s’user, de l’hôpital à l’école. Pour eux, ce n’est pas la rue qui abîme la République : c’est la façon de gouverner.
Ce que cette histoire nous apprend, et ce qu’elle ne prouve pas
Ce qu’elle nous apprend :
- entre deux élections, la rue est l’outil de ceux qui n’en ont pas d’autre, et elle gagne rarement seule ;
- le nombre ne suffit pas : ce qui fait reculer un pouvoir, c’est souvent la rue plus autre chose, une majorité divisée, un juge, un journal, un Parlement sans majorité ;
- les règles du jeu (49.3, service minimum, référendum fermé) pèsent autant que les cortèges ;
- chaque passage en force use la confiance, et la confiance ne se décrète pas.
Ce qu’elle ne prouve pas :
- que la rue a toujours raison : une foule peut se tromper, et la casse n’est pas un argument ;
- que le pouvoir a enfreint la loi : le 49.3, les ordonnances et la dissolution sont dans la Constitution ;
- qu’un seul camp est en cause : la droite en 2003 et 2010, la gauche en 2016 et le camp présidentiel depuis 2017 ont tous fait passer des réformes contre la rue ;
- que la démocratie est morte : on vote encore, les juges jugent, le Conseil constitutionnel censure, et un Parlement sans majorité a suspendu une réforme.
On se teste ?
