Garder les noms, ou les changer ?
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Ce qui coince
Une île, cinq baptêmes
Changer un nom n’a rien d’exceptionnel : c’est même ce que font les pouvoirs nouveaux. Le 19 mars 1793, la Convention rebaptise île de la Réunion l’île Bourbon, nom trop attaché à l’Ancien Régime. En 1806, sous l’Empire, le général Decaen en fait l’île Bonaparte. En 1810, elle redevient Bourbon. Le 7 mars 1848, un arrêté du gouvernement provisoire de la République, celle qui abolit l’esclavage la même année, lui rend pour de bon le nom de La Réunion.Des noms qui bougent tout seuls
D’autres noms changent sans décret. En 1862, Louis Maillard dresse la liste des « noms primitifs de plusieurs points de l’île ». La baie de Saint-Leu s’appelait la « baie du Malheur, des Malheureux » ; la pointe des Galets, « Pointe Dauphine » ; Saint-Pierre, le « quartier de la rivière d’Abord » ; La Possession, « la Possession du Roi ». Et la rivière du Mât a été écrite, selon les documents, « Dumas, du Mas, Mast, Malte, Maltais » : un homme, un mât de navire ou une île de Méditerranée, nous ne savons pas lequel.Le nom qui reste est souvent celui qu’on écrit : sur une carte, dans un acte, sur un panneau. Pour le lexique des lieux-dits de l’île fait avec sa fille Valériane, le géographe Mario Serviable explique qu’ils ont commencé par les cartes, puis les visites sur place et les actes notariés.
Les deux camps
Pour garder les noms :
- ils sont un patrimoine : la Commission nationale de toponymie « veille à la conservation et au développement cohérent du patrimoine toponymique de la France, en métropole comme en outre-mer », rappelle le Conseil national de l’information géolocalisée ;
- un nom gênant garde aussi la mémoire de ce qui gêne : le Puits des Anglais rappelle l’occupation de 1810 à 1815, Bourbon la monarchie, le camp la vie des esclaves et des engagés ;
- effacer un nom, c’est parfois effacer la seule trace qui reste d’une histoire, et laisser la place à l’oubli plutôt qu’à la justice ;
- les noms sont des adresses : les changer complique la vie des habitants, des secours et du courrier.
Pour les changer, ou les compléter :
- un nom honore : Bourbon un roi, Mahébourg un gouverneur qui a fait venir des esclaves, et presque jamais ceux qui ont travaillé ;
- la Révolution en 1793, puis la République en 1848, ont changé le nom de l’île elle-même pour rompre avec la monarchie ;
- à Saint-Denis, le square d’où la statue de La Bourdonnais est partie en 2023 devait recevoir, annonçait-on à sa réouverture en 2024, un nom choisi par les habitants ;
- entre garder et effacer, il reste d’ajouter : un panneau, une notice, une plaque qui disent qui a creusé.
Pouvoir et dépendance
Les esclaves dépendaient de l’habitation pour tout, jusqu’au lieu où dormir, qu’on appelait le camp. Ils ne choisissaient ni leur travail, ni leur case, ni le nom des lieux qu’ils défrichaient. Le nom revenait à celui qui possédait la terre, qui gouvernait l’île, ou qui écrivait la notice.Sur la carte, le pouvoir de nommer qu’on leur reconnaît est celui de la fuite : là où les maîtres n’allaient pas, selon la tradition, des chefs marrons ont laissé leurs noms aux montagnes. Ailleurs, quand on ne savait plus qui avait creusé, on a inventé des Arabes, des Anglais, un ingénieur. Une légende comble souvent le vide laissé par ceux qu’on n’a pas écrits.
On se teste ?
