Trois puits, et ceux qui les ont creusés
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Ce que ça a donné
Une côte sans eau
À Saint-Philippe, dans le sud sauvage, la côte est faite de coulées de lave, et l’eau de pluie s’y perd. La notice des monuments historiques le résume : faute d’eau potable venue des ravines, les habitants devaient aller la chercher « dans des rivières parfois très éloignées ». Au début du XIXe siècle, on creuse des puits sur le littoral, là où de l’eau douce ressort au bord de la mer. Neuf puits anciens sont recensés sur la côte de la commune, selon l’Inrap ; trois subsistent.Ces trois-là portent le nom d’un peuple : le Puits arabe, le Puits des Anglais et le Puits des Français. Le nom d’un peuple ne dit pas qui a creusé. Pour le Puits des Français, près du cap Méchant, nous n’avons trouvé ni qui l’a creusé, ni d’où vient son nom. Pour les deux autres, on peut suivre la trace.
Le Puits des Anglais, creusé par des esclaves
Les Anglais ont occupé l’île de 1810 à 1815. Le Puits des Anglais, au Baril, est inauguré en 1822 par le botaniste Joseph Hubert. Pourquoi ce nom ? La notice qui l’a inscrit aux monuments historiques, le 27 juin 2025, l’explique : « l’autorisation de creuser ce puits » a été donnée à Joseph Hubert « par les autorités anglaises en 1813 », d’où « cette appellation de puits des Anglais ». Le nom honore une signature.La même notice dit qui a fait le travail : la poudre a été fournie par le gouvernement, et « des esclaves des ateliers coloniaux avec un conducteur de travaux sont aussi envoyés au Baril pour cette réalisation ». Ils ont creusé la roche ; un escalier en pierre de taille d’une vingtaine de marches descend jusqu’au fond, à 21 centimètres seulement sous le niveau de la mer. Leurs noms ne figurent nulle part dans ce que nous avons lu. Une autre histoire court encore : des esclaves de Joseph Hubert auraient vu des Anglais cacher un trésor au fond du puits. Rien ne l’appuie.
Le Puits arabe, ou la notice de 1900
Pour l’Exposition universelle de Paris, en 1900, La Réunion publie une notice officielle, rédigée sous la direction de son commissaire à l’Exposition, A.-G. Garsault. Plusieurs paragraphes y parlent d’« un puits creusé dans la lave » près de Saint-Philippe, signalé par le secrétaire de la mairie, et distinct de celui de 1822 : sans doute celui qu’on appelle aujourd’hui le Puits arabe. Le raisonnement est le suivant : le puits « n’a certainement pas été fait par des Européens, car il ne nous reste de sa construction aucune espèce de tradition, ni orale ni écrite ». Un tel travail suppose une population « probablement pourvue d’esclaves ». Et « la forme, le genre de construction du puits, notamment son escalier, prouvent bien que ce sont les anciens Arabes qui sont les auteurs de ce travail ».Des navigateurs arabes ont peut-être aperçu les Mascareignes : l’ingénieur Maillard le supposait déjà en 1862. Mais nous n’avons trouvé aucun historien ni archéologue d’aujourd’hui qui reprenne l’idée d’un puits arabe ; « personne n’y croit vraiment », écrit l’Association des maires du département. Et l’argument de l’escalier tombe : la notice des monuments historiques explique qu’on a construit à Saint-Philippe deux types de puits, à escalier ou à cheminée, et le Puits des Anglais, creusé en 1822 par des esclaves, a justement un escalier.
À côté du puits, le camp
En 2020, avant un aménagement, l’Inrap a fouillé le terrain voisin du Puits des Anglais. C’était le camp des travailleurs de l’usine sucrière du Baril, construite en 1861. Un acte de 1868 y recense 428 travailleurs, hommes et femmes : affranchis, engagés chinois, indiens, cafres, malgaches et créoles. Les archéologues ont retrouvé les trous des poteaux de leurs cases, des foyers, deux forges ; le camp, au bord de la mer, avait accès à l’eau douce grâce au puits. C’est, selon l’Inrap, la première fouille d’un camp de travailleurs à La Réunion.Sur une photo des années 1920, une main a écrit, à côté de rangées de cases, « camp malgache ». Le puits porte le nom de ceux qui avaient signé une autorisation ; ceux qui vivaient à côté, sur la photo, ne sont plus qu’une catégorie.
Pourquoi se méfier, de tous
- des légendes : le « camp Buston » des Anglais, le trésor du Puits des Anglais, les marins arabes de Saint-Philippe ; aucune n’a de source ;
- des savants d’hier : la notice de 1900 fait d’une absence de souvenir une preuve ; faute de savoir qui a creusé, elle choisit un peuple ancien et prestigieux ;
- des témoins d’époque : Billiard rapporte ce que lui disent les planteurs qui le reçoivent, pas ce que pensaient les esclaves de leurs champs ;
- des textes officiels d’aujourd’hui : la notice de 2025 dit que Joseph Hubert a « inauguré » le puits, et que des esclaves ont « aussi » été envoyés ; c’est pourtant le travail qui a fait le puits ;
- et de nous : pour Cambuston, nous n’avons trouvé ni preuve ni réfutation, et le plus vieux document peut nous avoir échappé.
On se teste ?
