Qui donne les noms ?
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Le mécanisme
Des îles sans habitants
Quand les navigateurs portugais les trouvent, au début du XVIe siècle, ni La Réunion ni Maurice n’ont d’habitants. Maurice s’appelle Cirne sur les premières cartes portugaises. Les Hollandais la baptisent Mauritius en 1598, en l’honneur de leur prince, Maurice de Nassau ; les Français en font l’Isle de France ; les Anglais, qui la prennent en 1810, lui rendent son nom hollandais, que le français dit Maurice.La Réunion porte le nom de « Sainte-Appollonia » sur une carte portugaise de 1527, selon Louis Maillard. Les premiers noms français, ce sont les douze exilés de 1646 qui les donnent ; Étienne de Flacourt, qui gouverne alors Fort-Dauphin, en tire une carte de l’île, publiée en 1658, dessinée d’après leurs indications, explique Barassin. Flacourt n’a jamais mis les pieds sur l’île, rappelle le géographe Mario Serviable. C’est lui qui la fait baptiser île Bourbon en 1649, du nom de la famille du roi, faute, écrit-il, de trouver « un nom qui pût mieux cadrer à sa bonté et fertilité ».
Des saints, des rois, des gouverneurs
Avant d’être des communes, Saint-Denis, Saint-Paul ou Sainte-Suzanne étaient des paroisses : Sainte-Suzanne devient paroisse en 1668 et commune en 1790, rappelle la ville. Derrière certains saints, il y a un roi : selon l’Association des maires du département, Saint-Philippe, créée en 1830, prend le nom du roi Louis-Philippe. D’autres noms honorent un gouverneur : Hell-Bourg, dans le cirque de Salazie, porte celui d’Anne Chrétien Louis de Hell, gouverneur de Bourbon de 1838 à 1841.À Maurice, le nom de Mahébourg apparaît en 1804, en l’honneur de Mahé de La Bourdonnais ; sous l’Empire, le général Decaen rebaptise la ville Port-Impérial ; les Anglais, une fois maîtres de l’île, lui rendent le nom de Mahébourg, qu’elle porte toujours.
La France qu’on regrette
Quartier-Français n’est pas seul. Dans les hauts de Saint-Paul, sur la route du Maïdo, le village de Petite-France doit son nom, d’après le lexique de toponymie Pletore de Valériane et Mario Serviable, tel que le résume Wikipédia, à une propriété : Théodore Kéranval y fait bâtir, vers mille mètres d’altitude, une case « changement d’air » pour sa fille atteinte de paludisme ; la propriété est vendue en 1879 à son gendre, Jean-Baptiste Lougnon. C’est la famille Lougnon, propriétaire des terres, qui a donné le nom de « Petite France » à cette région au climat plus frais ; elle a vendu ces terres aux cultivateurs de géranium qui s’y étaient installés. L’Association pour la renaissance des traditions raconte la même scène : les visiteurs s’exclamaient « Mais c’est une petite France ! ».Quartier-Français, Petite-France : deux fois, un lieu de l’île est nommé d’après ce qu’il rappelle à ceux qui venaient de France. Le paysage est vu avec les yeux du propriétaire.
Le camp, là où l’on range les autres
Il y a un autre mot que les cartes ont gardé : le camp. Sur les habitations, c’était l’endroit où l’on regroupait les cases des esclaves. À Saint-Denis, dans le quartier du Bas de la Rivière, se trouvait « le camp des esclaves, le “camp des noirs du Roi” comme on le nommait sur les cartes anciennes », explique Thierry Cornec, de l’Inrap, l’institut d’archéologie préventive. Après l’abolition de 1848, les engagés venus d’Inde, de Chine, de Madagascar ou d’Afrique ont vécu, eux aussi, dans des camps.À Port-Louis, à Maurice, des quartiers ont porté le nom de l’origine de ceux qui y vivaient. Les artisans tamouls libres, maçons venus de Pondichéry dès les années 1730, habitaient le Camp des Malabars, là où se dresse aujourd’hui l’église Saint-François-Xavier ; les marins musulmans engagés sous contrat, les lascars, habitaient à côté, au Camp des Lascars. Ces noms-là disent d’où venaient les gens, pas qui ils étaient : le site Histoire(s) mauricienne(s) appelle ces bâtisseurs « ces milliers d’anonymes qui bâtirent Port-Louis ».
Qui nomme, et d’après quoi
Il y a des exceptions : selon la tradition, Mafate, le piton d’Anchaing ou le Dimitile portent les noms de chefs marrons, ces esclaves qui fuyaient vers les hauts (voir « Marrons de La Réunion »). Ce sont des noms donnés là où les maîtres n’allaient pas. Partout ailleurs, le nom vient de celui qui possède, qui gouverne, ou qui raconte. Et ceux qui ont fait le travail, quand ils apparaissent, n’apparaissent qu’en groupe, dans un camp.On se teste ?
