Cambuston et Quartier-Français
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Deux noms face à face
Deux noms, une même sortie
Sur la côte est de La Réunion, la rivière Saint-Jean sépare Sainte-Suzanne de Saint-André. Côté Sainte-Suzanne, le quartier de Quartier-Français ; côté Saint-André, celui de Cambuston. Les guides de voyage envoient vers les deux par une même sortie de la route : « Quartier-Français, Cambuston ».Une histoire circule, qui va bien avec ces deux noms : il y aurait eu ici une guerre entre les Anglais et les Français. D’un côté, le « camp Buston », un camp anglais devenu Cambuston ; de l’autre, le quartier des Français. L’encyclopédie Wikipédia la reprend dans son article sur Sainte-Suzanne, avec un prudent « semble-t-il », mais sans aucune source. C’est une belle histoire : deux camps face à face, et des noms qui gardent la trace de la bataille. Encore faut-il qu’elle soit vraie.
« Voilà la France ! »
Le plus vieux témoin que nous ayons trouvé raconte autre chose. Auguste Billiard, un Français qui a vécu à Bourbon, l’actuelle Réunion, de 1817 à 1820, publie ses lettres en 1822. Il voyage vers l’Est, reçu chez les grands planteurs Charles et Joseph Desbassayns. Passé Sainte-Marie, la route contourne un coteau et monte de quelques mètres, et il écrit : « Voilà la France ! m’écriai-je involontairement en arrivant pour la première fois au sommet de la petite élévation. »Devant lui, une plaine et des coteaux qui présentent, dit-il, « tout ce que la Touraine et la Normandie peuvent offrir de richesse et de beauté ». C’est, ajoute-t-il, « la partie de cette paroisse à qui ses habitants, à raison de la ressemblance, ont donné le nom de quartier Français ».
Billiard écrit moins de dix ans après la prise de l’île par les Anglais, en 1810, et il ne dit pas un mot d’un camp anglais. Pour le seul témoin d’époque que nous ayons lu, le nom ne vient pas d’une guerre : il vient d’un paysage qui rappelait la France.
Qui regardait le paysage ?
Reste une question : qui sont ces « habitants » ? En 1776, selon le recensement que cite Wikipédia, la paroisse de Sainte-Suzanne comptait 94 propriétaires d’habitations, qui possédaient ensemble 1 719 esclaves. Ceux qui pouvaient comparer la plaine à la Touraine et à la Normandie, ce sont les colons venus de France, ou leurs enfants. Les esclaves, eux, travaillaient cette plaine ; ce n’est pas leur regard que le nom a retenu.Des Français, pourtant, il y en a eu là très tôt. En 1646, le commandant du comptoir français de Fort-Dauphin, à Madagascar, exile douze mutins sur l’île, alors déserte. Selon l’historien Jean Barassin, ils s’installent « sur les bords de la Rivière Saint-Jean (actuellement Quartier Français) ». Délivrés en 1649, un 15 août, ils donnent à leur campement le nom d’« habitation de l’Assomption », la fête du jour. En 1862, l’ingénieur Louis Maillard note encore que l’étang du Quartier-Français s’appelait autrefois « étang de l’Assomption », et que la pointe voisine du Bois-Rouge s’appelait « Pointe française ».
Et Cambuston ?
Pour Cambuston, personne ne sait. La version anglaise n’a pas de source, et son pendant, Quartier-Français, ne vient pas d’une guerre. En 1991, l’autrice Catherine Lavaux en donne une autre : « La tradition veut que l’ingénieur Buston s’y soit installé lors de la construction des ponts suspendus de la région Est. » Les ponts ont existé : ceux de la rivière du Mât et de la rivière des Roches, « demandés en Angleterre en 1821, arrivèrent en 1824 et furent livrés à la circulation en 1827 », écrit Maillard. Mais ils ont été dessinés en Angleterre par l’ingénieur Marc Brunel, et nous n’avons trouvé aucun Buston.Cambuston existe aussi comme nom de famille : un Français, Henri Cambuston, était instituteur à Monterey, en Californie, dans les années 1840. Rien ne le relie à Bourbon. Quant au mot « camp », il colle à un vrai usage : sur les habitations, le camp était l’endroit où vivaient les esclaves, puis les engagés. Un « camp Buston » serait le camp d’un certain Buston. Mais aucun document ne le dit. Maillard ne cite pas Cambuston en 1862 ; la plus vieille trace que nous ayons trouvée date de 1900, quand Cambuston a l’un des vingt-six postes télégraphiques de l’île. Dire « on ne sait pas » est moins joli qu’une bataille. C’est pourtant la seule réponse honnête, tant qu’un acte notarié ou une vieille carte ne dira pas mieux.
Pourquoi cette histoire
Le plan d’ensemb dit qu’on domine par ce dont l’autre dépend. Nommer un lieu, c’est aussi un pouvoir : celui qui écrit le nom sur la carte dit à qui appartient l’endroit, et ce qu’il faut en retenir.La Réunion et Maurice n’avaient aucun habitant quand les navigateurs européens les ont trouvées. Tous leurs noms ont donc été donnés par des gens venus d’ailleurs : des rois, des gouverneurs, des prêtres, des planteurs, et parfois ceux qui fuyaient. Cette histoire regarde quelques-uns de ces noms : qui les a donnés, ce qu’ils racontent, et qui manque. La statue d’un gouverneur est dans « La statue de La Bourdonnais », les noms des chefs marrons dans « Marrons de La Réunion ».
On se teste ?
