On ne censure plus, on noie
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Le mécanisme
« Plus personne ne croit plus rien »
En octobre 1973, à New York, la philosophe Hannah Arendt, qui avait fui l’Allemagne nazie, s’entretient avec l’écrivain Roger Errera pour la télévision française ; l’émission passe en 1974. En 1978, la New York Review of Books publie un passage de leurs conversations sur le mensonge :« Si tout le monde vous ment toujours, la conséquence n’est pas que vous croyez les mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. » Et : « Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut pas se décider. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, on peut faire ce qu’on veut. »
Elle parle des dictatures. Mais l’idée va plus loin : le but n’est pas forcément de faire croire un mensonge. Il suffit que plus rien ne soit cru.
Le tuyau d’arrosage
En 2016, deux chercheurs de la RAND Corporation, un centre de recherche américain financé en grande partie par le gouvernement des États-Unis, Christopher Paul et Miriam Matthews, décrivent la propagande russe comme un « tuyau d’arrosage de mensonges » :- beaucoup de messages, sur beaucoup de canaux ;
- vite, sans arrêt, en se répétant ;
- sans souci de la réalité ;
- sans souci d’être cohérent d’un jour à l’autre.
La censure du XXIe siècle
La chercheuse turco-américaine Zeynep Tufekci a étudié les révoltes de l’ère d’Internet, des printemps arabes de 2011 au parc Gezi d’Istanbul en 2013. Son livre Twitter and Tear Gas (2017) pose la question : un trop-plein de fausses informations est-il une censure plus efficace que l’interdiction de parler ?En janvier 2018, dans le magazine Wired, elle répond : « Les formes de censure les plus efficaces aujourd’hui consistent à jouer sur la confiance et l’attention, pas à bâillonner la parole. »
Un mois plus tard, l’écrivain Michael Lewis rapporte un déjeuner avec Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump : « Les démocrates ne comptent pas. La vraie opposition, ce sont les médias. Et la façon de s’en occuper, c’est d’inonder la zone de merde. »
Hier couper, aujourd’hui noyer
Hier, l’information était rare : pour faire taire une voix, on fermait le robinet, et cela se voyait. Aujourd’hui, l’information coule à flots et c’est l’attention qui manque : on ouvre tous les robinets à la fois, et la voix qui dérange se perd dans le bruit. Personne n’a rien interdit.Pourquoi la défiance aide le bruit
Un contre-pouvoir ne vit que si on le croit :- un journaliste qui révèle une affaire a besoin qu’on croie ce qu’il a trouvé ;
- un syndicat qui appelle à la grève a besoin qu’on croie ce qu’il dit des salaires et des conditions de travail ;
- un chercheur qui alerte a besoin qu’on croie sa mesure.
On se teste ?
