Le savant qui doutait
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En France
1976 : la Soufrière
Les deux hommes de cette histoire se connaissaient. En juillet 1976, en Guadeloupe, le volcan de la Soufrière se réveille. Le 15 août, le préfet ordonne l’évacuation des communes du sud de la Basse-Terre, environ 72 000 personnes. Claude Allègre, qui prend fin août la tête de l’Institut de physique du globe de Paris, défend la prudence ; Haroun Tazieff juge le volcan inoffensif, sans magma frais. L’éruption reste modeste : aucun mort, mais une évacuation coûteuse. La querelle entre les deux savants devient célèbre.Sur l’éruption, les faits ont donné raison à Tazieff. Mais la question est plus large que les deux hommes : quand on ne sait pas tout, faut-il protéger tout de suite, quitte à s’être inquiété pour rien, ou attendre d’être sûr, quitte à arriver trop tard ?
L’ancien ministre qui doute
Claude Allègre est un géochimiste reconnu dans le monde entier (prix Crafoord en 1986). De 1997 à 2000, il est ministre de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie dans le gouvernement de Lionel Jospin. À partir de 2006, dans ses chroniques de L’Express, il conteste que le gaz carbonique humain soit la cause principale du réchauffement ; il attribue par exemple la fonte des neiges du Kilimandjaro à autre chose qu’au réchauffement, en citant une étude qui portait, selon les climatologues, sur des millions d’années.En février 2010, il publie L’Imposture climatique ou la fausse écologie (Plon), un livre d’entretiens avec le journaliste Dominique de Montvalon. Selon Le Monde, il y décrit un « système mafieux » qui aurait fait passer un « mythe » pour un fait scientifique, et se trompe sur le nom même du GIEC. Le paléoclimatologue suédois Håkan Grudd découvre qu’une de ses courbes, reprise dans le livre, a été prolongée par une descente qui n’est pas dans ses données : il juge le procédé « trompeur » et « contraire à l’éthique ». Claude Allègre répond que toutes les courbes du livre ont été redessinées, par choix éditorial.
Les pairs tranchent
Fin mars 2010, plus de 400 chercheurs du climat écrivent à la ministre de la Recherche, Valérie Pécresse, au CNRS et à l’Académie des sciences ; ils seront 604 le 8 avril. Ils relèvent dans les livres de Claude Allègre et du géophysicien Vincent Courtillot « de nombreuses erreurs de forme, de citations, de données, de graphiques » et « des erreurs de fond majeures sur la description du fonctionnement du système climatique », et demandent qu’on exige de tous la même rigueur.La ministre confie à l’Académie des sciences un débat entre pairs. Quelque 120 scientifiques y participent, par écrit puis lors d’une séance le 20 septembre 2010. Le rapport du 26 octobre 2010 conclut : « Plusieurs indicateurs indépendants montrent une augmentation du réchauffement climatique de 1975 à 2003. Cette augmentation est principalement due à l’augmentation de la concentration du CO2 dans l’atmosphère. L’augmentation de CO2 […] est incontestablement due à l’activité humaine. » L’activité du soleil, ajoute-t-il, « ne peut être dominante » dans le réchauffement observé.
Les deux camps
Pour ceux qui défendaient Claude Allègre, le droit de douter est le cœur de la science, le GIEC est un organisme où siègent aussi les gouvernements, et les modèles du climat ont leurs incertitudes : l’Académie elle-même en relevait d’« importantes » sur les nuages, les glaces ou l’océan.Pour les climatologues, douter est permis, mais le doute doit passer par les mêmes épreuves que le reste : des données vérifiables, des articles relus par d’autres chercheurs. Un livre d’entretiens n’est pas une publication scientifique, et un nom célèbre, invité à la télévision face à un spécialiste, pèse souvent plus que des milliers d’articles.
Claude Allègre est mort le 4 janvier 2025, à 87 ans. Ses travaux de géochimie restent. Ce que l’affaire apprend dépasse sa personne : un grand savant peut se tromper hors de son domaine, et ce n’est pas le nom qui tranche, ce sont les preuves, vérifiées par d’autres. En France, l’une des voix les plus entendues du doute n’était pas un pétrolier, mais un savant célèbre.
On se teste ?
