« Vous paniquez les populations »
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La situation
Mardi 4 septembre 1979, Antenne 2
Ce soir-là, l’émission « Les Dossiers de l’écran » réunit quatre invités pour parler du climat : le glaciologue Claude Lorius, le volcanologue Haroun Tazieff, l’explorateur des pôles Paul-Émile Victor et l’océanographe Jacques-Yves Cousteau. Les téléspectateurs posent leurs questions.À une question sur les volcans, Haroun Tazieff répond, selon l’extrait conservé par l’Institut national de l’audiovisuel (INA) : « Ce ne sont pas les volcans qui le feront, ce qui peut le faire, c’est la pollution industrielle. » L’industrie rejette, dit-il, « une énorme quantité de gaz carbonique », qui « risque de faire de l’atmosphère une espèce de serre » : il parle d’un réchauffement « de 2 ou 3 °C », et des « côtes basses ».
Le présentateur, Joseph Pasteur, l’interrompt : « Vous êtes en train de paniquer les populations. » Le commandant Cousteau balaie l’idée : « C’est un baratin, ça. » Le gaz carbonique, on en fabrique beaucoup, admet-il, mais la végétation et l’océan sont des « correcteurs automatiques », et « on commence à me casser les oreilles avec cette histoire de CO2 ».
Ce que valait la prédiction
Deux ou trois degrés ? La même année, en juillet 1979, un groupe de l’Académie des sciences des États-Unis réuni autour du météorologue Jule Charney estime qu’un doublement du gaz carbonique dans l’air réchaufferait la Terre d’environ 3 °C, à 1,5 °C près. Quarante-sept ans plus tard, l’estimation la plus probable du GIEC, le groupe d’experts du climat de l’ONU, est toujours de 3 °C.En 1979, l’humanité rejette environ 19,5 milliards de tonnes de gaz carbonique par an en brûlant du charbon, du pétrole et du gaz, et en fabriquant du ciment ; en 2024, 38,6 milliards (Global Carbon Project). Selon Copernicus, le service européen d’observation du climat, la Terre s’est déjà réchauffée d’environ 1,4 °C depuis l’ère préindustrielle ; 2024 a été la première année entière au-dessus de 1,5 °C, et le mois de septembre 2026 a dépassé de 1,63 °C les mois de septembre d’avant l’industrie.
Les « correcteurs automatiques » de Cousteau existent : les plantes et l’océan absorbent une grande partie de notre gaz carbonique. Mais pas tout, et le réchauffement commence à les affaiblir, selon le Global Carbon Project.
Et Claude Lorius ? Huit ans plus tard, en 1987, avec Jean Jouzel et d’autres chercheurs français et soviétiques, il publie dans la revue Nature l’analyse d’une carotte de glace forée à Vostok, en Antarctique : sur 160 000 ans, le gaz carbonique et la température ont monté et baissé ensemble.
Le gaz carbonique d’après l’alerte
Voici le chiffre qui rend cette histoire lourde. Depuis 1750, l’humanité a rejeté environ 1 850 milliards de tonnes de gaz carbonique fossile. Près de 70 % l’ont été après cette émission de 1979. Plus de 80 % après 1965, l’année où un président américain a été averti (chapitre 2). C’est un calcul d’ensemb, sur les données du Global Carbon Project publiées par Our World in Data.Autrement dit, l’essentiel du gaz carbonique qui réchauffe la Terre n’a pas été rejeté à une époque où l’on ignorait. Il l’a été après qu’on l’a dit, et jusqu’à la télévision française.
Alors, pourquoi ? Qui savait, depuis quand, qui a semé le doute, et qui alerte aujourd’hui ? Cette histoire suit les lanceurs d’alerte qu’on n’a pas écoutés.
Pas de faux débat
Dans cette histoire, il n’y a pas deux camps sur la réalité du réchauffement : selon le GIEC, « il est sans équivoque que l’influence humaine a réchauffé l’atmosphère, l’océan et les terres » (2021). Les deux camps portent sur ce qu’on fait : à quelle vitesse, qui paie, avec quelles énergies.
On se teste ?
