Qui émet, qui subit, qui décide
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Le mécanisme
Qui a émis
Le gaz carbonique reste des siècles dans l’air : ce qui réchauffe la Terre aujourd’hui, c’est tout ce qui a été rejeté depuis le début de l’industrie. Selon le site spécialisé Carbon Brief (janvier 2026), l’humanité a rejeté depuis 1850 environ 2 651 milliards de tonnes de gaz carbonique, en comptant les forêts coupées. Les États-Unis en ont rejeté 542 milliards, plus d’un cinquième, et plus à eux seuls que les 133 pays qui en ont rejeté le moins, où vivent plus de 3 milliards de personnes. La Chine en a rejeté 13 %, les vingt-sept pays de l’Union européenne 12 %.Entre les personnes, l’écart est plus grand encore. Selon l’association Oxfam, à partir de chiffres de l’Institut de l’environnement de Stockholm pour 2019, le 1 % le plus riche de l’humanité, 77 millions de personnes, a rejeté autant que les deux tiers les plus pauvres, 5 milliards de personnes. Selon l’économiste Lucas Chancel et ses collègues (2023), les 10 % qui émettent le plus produisent près de la moitié des gaz à effet de serre, la moitié qui émet le moins, 12 %.
Qui subit, qui décide
Selon le GIEC (2022), 3,3 à 3,6 milliards de personnes vivent dans des situations très vulnérables au changement climatique. Ce sont souvent celles qui ont le moins émis, et qui décident le moins : des îles comme Bonaire, des pays pauvres, les plus pauvres de chaque pays.Le mécanisme est celui de Bonaire : ceux qui subissent ne sont pas là où l’on décide. Il leur reste une porte, le tribunal.
La patate chaude de la responsabilité
Qui doit réduire les émissions ? Chacun montre quelqu’un d’autre :- l’entreprise montre son client. TotalEnergies, en juillet 2026 : « Ce n’est pas TotalEnergies qui décide si un automobiliste choisit de rouler à l’essence, au biodiesel ou avec un véhicule électrique » ;
- le client montre les prix et l’absence d’autre choix : pas de bus, pas de train, une voiture électrique trop chère ;
- l’État montre le monde. Dans le même procès, le ministère public estimait que le changement climatique est « l’affaire de tous mais essentiellement une responsabilité de la communauté internationale des États » ; et un pays qui ne rejette qu’une petite part des émissions mondiales peut dire que ses efforts ne changent rien.
Le tribunal de La Haye a refusé ce raisonnement pour les États : chacun porte sa propre part de responsabilité, quelle que soit sa part des émissions mondiales, en tenant compte de ses moyens et de ce qu’il a rejeté dans le passé.
Le juge, dernier recours
Comment un tribunal peut-il juger le climat ? Il ne fixe pas lui-même la politique ; il s’appuie sur trois choses que les États ou les élus ont déjà acceptées :- les droits de l’homme : en 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que l’article 8 de la Convention donne droit à une protection effective de l’État contre les effets graves du changement climatique ;
- les promesses des États eux-mêmes : l’accord de Paris, leurs propres objectifs chiffrés, que le juge peut leur demander de tenir ;
- les lois ordinaires : la responsabilité de celui qui cause un dommage, ou, en France, la loi de 2017 qui oblige les grandes entreprises à prévenir les atteintes graves causées par leurs activités, le « devoir de vigilance ».
On se teste ?
