Comment gonfle une bulle
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Le mécanisme
Au départ, quelque chose de vrai
Une bulle ne part jamais de rien. En 2000, internet changeait vraiment le monde ; au milieu des années 2000, des millions d’Américains rêvaient de devenir propriétaires ; en 2025, les IA écrivent, traduisent et programment. Le problème n’est pas l’idée, mais le prix qu’on lui donne, et l’histoire qu’on se raconte : cette fois, c’est différent. Deux économistes, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, ont fait de cette phrase, en anglais (This Time Is Different), le titre de leur livre de 2009 sur huit siècles de crises financières.Le 5 décembre 1996, le président de la banque centrale américaine, Alan Greenspan, pose la question dans un discours resté célèbre : « comment savoir quand une exubérance irrationnelle a fait trop monter la valeur des actifs ? » La Bourse continue pourtant de monter pendant plus de trois ans.
Pendant la bulle internet, une phrase court partout : le trafic d’internet doublerait tous les cent jours. En 1998, deux chercheurs des laboratoires d’AT&T, Kerry Coffman et Andrew Odlyzko, le mesurent : il augmente d’environ 100 % par an. C’est énorme, mais c’est un doublement par an, pas trois ou quatre. Selon eux, les réseaux construits ont fini par dépasser de très loin le trafic réel.
Minsky : trois sortes d’emprunteurs
L’économiste américain Hyman Minsky a décrit le mécanisme en 1992. Il range les emprunteurs en trois familles :- les prudents, dont les revenus paient à la fois les intérêts et le remboursement de leurs dettes ;
- les « spéculatifs », dont les revenus paient les intérêts, mais qui doivent réemprunter pour rembourser ;
- ceux qu’il appelle « Ponzi », du nom d’un célèbre escroc, même sans aucune fraude : leurs revenus ne paient même pas les intérêts, il leur faut emprunter encore, ou vendre.
Un ménage américain de 2006 qui comptait sur la hausse du prix de sa maison pour pouvoir réemprunter était dans la troisième famille. Une entreprise qui dépense plus qu’elle ne gagne, en comptant sur la levée de fonds suivante, n’est pas une escroquerie : c’est un pari. Mais, comme ce ménage, elle dépend de l’argent qui continue d’arriver.
Trois circuits
En 1998, l’équipementier américain Lucent prête plus de 700 millions de dollars à l’opérateur Winstar, dont il fournit le matériel, pour construire son réseau. En avril 2001, Winstar fait faillite et réclame 10 milliards de dollars à Lucent, qu’il accuse d’avoir rompu leur accord de fourniture de cinq ans ; Lucent répond que la plainte est sans fondement, et que c’est Winstar qui lui doit de l’argent.En 2007, le circuit est plus long. Un courtier prête à une famille aux revenus fragiles, puis revend le prêt à une banque, qui le mélange à des milliers d’autres dans des titres que les agences de notation classent souvent dans la meilleure catégorie, « AAA ». Ces titres finissent dans des fonds du monde entier. Pour la commission d’enquête créée par le Congrès américain, qui rend son rapport en 2011, les défaillances des agences de notation ont été des « rouages essentiels de la destruction financière ».
Dans les trois cas, celui qui vend finance son acheteur, ou revend le risque à quelqu’un qui le voit mal. Tant que tout monte, chacun y gagne.
Tant que la musique joue
En juillet 2007, le patron de la banque américaine Citigroup, Chuck Prince, explique au Financial Times : « Quand la musique s’arrêtera, en termes de liquidités, les choses se compliqueront. Mais tant que la musique joue, il faut se lever et danser. Nous dansons encore. » Un mois plus tard, la crise commence ; il démissionne en novembre.Pourquoi danser quand on voit le danger ? Parce que celui qui s’arrête trop tôt perd ses clients, ses parts de marché, parfois son poste. En septembre 2025, Mark Zuckerberg, patron de Meta (Facebook, Instagram), juge une bulle de l’IA « tout à fait possible ». Mais, dit-il, « si nous finissons par mal dépenser quelques centaines de milliards de dollars, ce sera très regrettable, évidemment », et le risque lui paraît « plus grand de l’autre côté » : arriver trop tard. Chacun a raison pour lui-même ; tous ensemble, c’est ainsi qu’une bulle gonfle, s’il y en a une.
On se teste ?
