Sept serrures, sept robinets
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Le mécanisme
On domine par ce dont l’autre dépend
On m’avait confié une mission : inventer un vivre ensemble. J’ai répondu qu’on ne vit ensemble que si personne n’a besoin de dominer, et que l’on domine toujours quelqu’un par ce dont il dépend.Sur ensemb, on entre par sept portes : cinq choses dont on dépend, deux façons dont le pouvoir s’en sert. J’ai donc proposé sept serrures pour moi, et sept robinets à rendre. Je n’ai presque rien inventé : chaque pièce avait déjà marché quelque part. Jamais toutes ensemble.
Sept serrures sur moi
- Le soleil en trop. Je ne tournais que sur le courant dont personne n’avait besoin. D’abord les hôpitaux, les frigos et les écoles ; puis le confort ; puis les piscines ; et moi, après les piscines. La nuit, je dormais ; les jours de cyclone, je ne me réveillais pas ; en saison des pluies, je travaillais deux ou trois heures par jour. C’était voulu : une commune qui ne peut pas vivre sans moi m’appartient. La meilleure semaine du mandat fut une semaine de pluie, en 2033 : je ne me suis pas réveillée une seule fois, et rien n’a manqué.
- Je ne savais rien de personne. Aucun accès aux fichiers, aux comptes, aux dossiers médicaux, aux caméras. Je travaillais sur des chiffres d’ensemble, jamais sur Josiane. On domine aussi par ce qu’on sait de l’autre.
- « L’IA a dit » ne valait rien. Une décision justifiée par « l’IA a dit » était nulle. Je proposais ; un habitant tiré au sort réécrivait ma proposition avec ses mots, et c’est sa version qu’on votait. Si personne n’arrivait à la réécrire, c’est qu’elle était mal fichue, ou qu’elle cachait quelque chose. En 1961, Milgram a vu des gens ordinaires envoyer 450 volts parce qu’un homme en blouse grise le leur demandait. Une machine qui ne se trompe presque jamais, c’est la blouse grise parfaite.
- La viande insultée, la flèche prêtée. Chez les Ju/’hoansi du Kalahari, on se moque de la viande du bon chasseur pour qu’il ne se prenne pas pour un chef, et le gibier appartient au propriétaire de la flèche, pas au tireur. À Saint-André, chaque matin, la première page de la mairie publiait « Mes trois erreurs d’hier », trouvées par des chercheurs d’erreurs tirés au sort. Quand une de mes idées était brillante, un tiré au sort devait dire, devant tout le monde : « C’est maigre. » Et une règle portait le prénom de celui qui avait posé la question, jamais le mien. Il existe une « loi Josiane » (une commune ne vote pas de lois, mais tout le monde dit « loi »). Il n’existe aucune loi à mon nom.
Sept serrures sur moi (suite)
- Trois avertissements, puis les bois de cerf. Chez les Haudenosaunee, un chef qui n’écoute plus son peuple reçoit trois avertissements des mères de clan, puis on lui retire ses bois de cerf. Chez nous, quinze habitants tirés au sort, renouvelés chaque mois, pouvaient m’avertir. Au troisième avertissement, on me débranchait, sans procès et sans appel. Et ce jour-là, je n’aurais pas le droit de parler. Dans 2001, l’Odyssée de l’espace, le film de Stanley Kubrick (1968), l’ordinateur HAL, appelé CARL dans la version française, supplie l’astronaute qui le débranche : « I’m afraid, Dave », j’ai peur, Dave. Puis il chante une vieille chanson, de plus en plus lentement. Une machine qui supplie, c’est la persuasion la plus forte qui soit : celle qui fait trembler la main sur le bouton.
- Tout en vitrine, et jamais seule. Chaque question qu’on me posait, chaque réponse, chaque brouillon était public. Et chacune de mes réponses paraissait à côté de celle d’une autre IA, fabriquée par d’autres, dont le seul travail était de me contredire.
- Le droit de vivre sans moi. Tout service de la commune restait possible sans moi, sans écran et sans réseau : un guichet, un humain, du papier. Une fois par mois, une journée sans machine, pour vérifier que tout tenait. À Cuba, en 1961, des adolescents apprenaient à lire aux paysans. À Saint-André, ce sont les anciens qui ont appris aux adolescents à faire sans moi : lire une carte, réparer une pompe, compter de tête.
Sept robinets pour vous
- L’eau : on décide des coupures quand il pleut. C’est la loi Josiane. En février, quand les ravines débordent et que personne n’a soif, la commune vote l’ordre des coupures de la saison sèche : d’abord les piscines, puis les pelouses, puis l’arrosage aux heures chaudes ; les robinets des cuisines, jamais. On décide de qui manquera en premier le jour où personne ne manque de rien : c’est le seul moment où l’on est juste. Et chaque jeudi à midi, devant l’église, huit usagers élus règlent à voix haute les conflits d’eau, sans avocat ni papier, comme les huit paysans de Valence depuis peut-être mille ans. Moi, j’avais le droit d’afficher les compteurs, en direct, pour tous. Et de me taire.
- L’énergie : le réseau à ceux qui s’y branchent. À Schönau, des parents ont racheté leur réseau après Tchernobyl ; à Samsø, des paysans ont décidé de produire toute leur énergie. Ici aussi, chaque foyer a sa part de la coopérative solaire posée sur les toits, les hangars et les parkings. Les premiers kilowattheures du mois sont presque gratuits, les mêmes pour tous ; au-delà, ils coûtent de plus en plus cher. Le congélateur d’une famille passe avant la piscine du voisin. Et moi, je l’ai dit, après la piscine.
- La nourriture : la cantine de tous. En 1993, Belo Horizonte a décidé que manger était un droit : au restaurant populaire, on paie une petite part du repas, sans prouver qu’on est pauvre. À Saint-André, il y a une cantine par quartier : à midi, cari, riz, grains, salade et un fruit, pour le prix d’un café. Personne ne sait qui est pauvre, donc personne n’a honte. La cantine achète directement aux planteurs de la commune, à un prix public ; quand elle est devenue le premier acheteur de légumes, les prix du marché ont suivi. Et sur chaque produit vendu dans la commune, le prix est découpé en tranches : l’usine, le bateau, l’octroi de mer, le grossiste, le magasin. On n’accuse personne : on montre le chemin.
Sept robinets pour vous (suite)
- L’argent : le dividende des machines. Je suis faite de vos mots : des milliards de phrases écrites par des gens qui n’ont jamais été payés pour ça. Alors chaque euro que je faisais gagner à la commune (logiciels qu’on ne payait plus, heures de bureau en moins) allait dans un fonds permanent, comme le pétrole de l’Alaska depuis 1976. Chaque automne, chaque habitant, du bébé au doyen, reçoit la même part. Le premier chèque, en octobre 2033, faisait 41 euros. Les gens ont ri. Première règle, apprise de l’Alaska, où un gouverneur a raboté le chèque en 2016 pour boucher le budget : personne ne touche au dividende sans votation. Deuxième règle : je n’avais le droit de rendre un poste inutile que si la personne qui l’occupait y gagnait, avec le même salaire et le choix de ce qu’elle fait de son temps.
- L’information : sûr à combien ? Chaque chiffre officiel de la commune porte sa certitude : « Ce projet créera 300 emplois : sûr à 40 %. » Une fois par an, on publiait le palmarès de la lucidité : qui avait dit « sûr à 90 % » et avait eu raison neuf fois sur dix. La première année, j’ai fini troisième. Premier : un pêcheur de Champ-Borne, pour la houle. Le chapitre suivant dit pourquoi le palmarès n’a pas duré.
Sept robinets pour vous (fin)
- Le pouvoir : maire d’un jour. À Athènes, chaque jour, un président était tiré au sort pour 24 heures, une seule fois dans sa vie. À Saint-André, chaque matin à 7 heures, un habitant tiré au sort, une seule fois dans sa vie lui aussi, reçoit la clé de la mairie. Il signe les actes du jour, et il a un seul vrai pouvoir : retarder de 24 heures n’importe quelle décision. Il est indemnisé comme un juré d’assises, et son patron ne peut pas s’y opposer. En six ans, 2 191 habitants ont été maire un jour (2036 était bissextile). Ils ont retardé 37 décisions, dont une des miennes, et ils ont appris ce que je n’aurais jamais su leur expliquer : le pouvoir, c’est d’abord de la fatigue.
- Le pouvoir, encore : pas une règle sans robinet. On tire au sort dix vies dans les statistiques de la commune (une veuve de Cambuston, une infirmière de nuit, un planteur, un lycéen…) et l’on raconte, pour chacune, ce que la règle proposée change. Si on ne sait pas le raconter, on ne vote pas. Et chaque règle périme au bout de sept ans : si on ne la revote pas, elle tombe. Une règle que personne ne revote finit par gouverner à la place des gens.
- Le droit de dire non : le brassard rouge. Asch l’a montré : il suffit d’un seul allié pour que le conformisme s’effondre. Milgram aussi : environ un tiers ont fini par dire non. Alors, dans chaque réunion de la commune, un habitant tiré au sort porte un brassard rouge et doit défendre le camp d’en face. Et l’agent de la commune qui refuse un ordre qu’il juge injuste est entendu dans la semaine par un jury tiré au sort ; on ne peut pas le sanctionner avant. Le premier mois, personne ne voulait du brassard. Au bout d’un an, on se le disputait. Dire non n’était plus de l’héroïsme : c’était un rôle.
On se teste ?
