Le comptoir a-t-il changé de mains ?
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Et aujourd’hui ?
Bourbon, l’île de la Compagnie
En 1665, la Compagnie des Indes orientales, créée par Colbert l’année précédente, organise le peuplement de l’île Bourbon, qui deviendra La Réunion. Elle détient le monopole du commerce français dans l’océan Indien : en principe, tout ce qui arrive dans l’île et tout ce qui en part passe par elle. Elle y exerce aussi l’administration et la justice.À partir de 1715, elle fait planter du café venu de Moka. Pour le cultiver, elle organise la traite : en 1763, l’île compte environ 4 000 Européens et 18 000 esclaves. En 1767, l’administration du roi remplace celle de la Compagnie.
Ce qui ressemble, ce qui ne ressemble pas
La comparaison avec la Compagnie vient vite à l’esprit. Elle tient sur un point : une île qui dépend de ce qui arrive par bateau, et peu de mains entre le bateau et l’assiette.Mais tout le reste diffère :
- la Compagnie avait un monopole donné par le roi ; GBH a des concurrents (Leclerc, U, Run Market…) ;
- la Compagnie rendait la justice ; GBH répond devant les tribunaux, l’Autorité de la concurrence et le Parlement, qui l’ont examiné ;
- la Compagnie reposait sur l’esclavage ; GBH emploie des salariés, sous le droit du travail.
Ce qui bouge
- un projet de loi contre la vie chère dans les outre-mer est déposé au Sénat le 30 juillet 2025. Il prévoit notamment de plafonner les marges arrière et de durcir les contrôles. Le Sénat l’adopte en octobre 2025, mais en retire des articles, dont celui qui devait permettre de répartir autrement les frais d’approche ; la ministre regrette un texte « quelque peu vidé de sa substance ». À notre connaissance, il n’était pas encore adopté définitivement en juin 2026 ;
- l’Autorité de la concurrence recommande un suivi permanent des prix et des marges, avec des sanctions, et la suppression de l’octroi de mer sur les produits importés qui n’ont pas d’équivalent fabriqué sur place ;
- le Sénat demande plus de contrôles, plus de moyens pour les observatoires des prix, et plus de production locale ;
- à La Réunion, la filière lait vise 20,5 millions de litres en 2030, contre 15,9 aujourd’hui.
Au rayon, ce que chacun peut regarder
- la liste des ingrédients : « lait en poudre » ou « lait reconstitué » signale du lait importé ;
- le prix au kilo, affiché sous chaque produit : c’est lui qui compare vraiment deux pots de tailles différentes (à prix égal, un pot de 110 g revient environ 14 % plus cher au kilo qu’un pot de 125 g) ;
- le fabricant : un nom peu connu peut appartenir à un grand groupe, comme la Sorelait ;
- le bouclier qualité-prix, une liste de produits à prix modéré, négociée chaque année avec le préfet depuis la loi de 2012 : utile, mais volontaire et sans sanction, selon le Sénat.
Ce que cette histoire nous apprend, et ce qu’elle ne prouve pas
Ce qu’elle nous apprend :
- sur une île, la première dépendance est géographique : le bateau, les taxes, la petite taille du marché ;
- un groupe peut grandir en toute légalité, avec l’accord des autorités, jusqu’à tenir plusieurs étages de la chaîne ;
- la transparence est le premier contre-pouvoir : il a fallu un tribunal pour lire les comptes, et les marges arrière restent cachées ;
- ce qu’on retire d’un côté (une taxe sur 54 familles de produits) peut se reprendre de l’autre.
Ce qu’elle ne prouve pas :
- que GBH abuse de sa position : aucune décision de justice ne l’a dit, et l’Autorité trouve en Martinique des marges proches de l’Hexagone ;
- qu’un autre propriétaire vendrait moins cher : le bateau et les taxes resteraient, et le principal repreneur des magasins cédés en 2020 a connu de graves difficultés financières ;
- que le yaourt « Mon Île » soit moins réunionnais qu’il le dit : la recette, l’usine et les emplois sont d’ici ; c’est le lait de toute l’île qui vient en grande partie d’ailleurs.
On se teste ?
