Trop cher, ou trop loin ?
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Ce qui coince
Martinique, 2024 : la colère et le protocole
À l’automne 2024, en Martinique, un collectif, le RPPRAC, mène une mobilisation contre la vie chère qui dure des semaines. Le 16 octobre 2024, l’État, la Collectivité territoriale de Martinique, les distributeurs, les importateurs, le port et l’armateur CMA CGM signent un protocole. Le RPPRAC refuse de signer : il demandait des baisses sur environ 40 000 produits.L’objectif : 20 % de baisse en moyenne sur 6 000 produits. Les moyens : plus de TVA ni d’octroi de mer sur des familles de produits (pâtes, lait, beurre…), des marges réduites par les distributeurs, et des engagements de l’État sur le coût du transport.
Le cinquième bilan, publié par la préfecture à l’été 2026, mesure de janvier à avril 2026 une baisse de 11,3 % sur 54 familles de produits, et de 4,7 % sur 15 autres. Les 20 % ne sont pas atteints : l’aide promise par l’État sur les frais d’approche et les prix « export » à négocier avec les industriels ne sont toujours pas en place.
L’Autorité de la concurrence relève aussi un effet caché : pour ne pas perdre de recettes, l’État a passé d’autres produits au taux normal de TVA, et la Collectivité a augmenté l’octroi de mer sur d’autres produits, pour une somme qui dépasse très largement ce qu’elle avait abandonné.
Ce qu’on reproche à GBH
- en janvier 2025, le journal Libération publie une enquête sur les « profits suspects » de GBH. D’après des documents qu’il dit avoir consultés, la marge nette du groupe sur chaque voiture serait trois à quatre fois celle de l’Hexagone. GBH dénonce des attaques infondées, et engage ensuite une procédure en diffamation contre le journal ;
- en août 2025, le parquet national financier ouvre une information judiciaire, confiée à des juges d’instruction parisiens, pour escroquerie en bande organisée, abus de position dominante et entente. Elle vise surtout le marché automobile outre-mer, et elle est révélée en décembre 2025. GBH conteste fermement, dit avoir toujours respecté la loi et vouloir coopérer avec la justice. Personne n’est jugé : une enquête n’est pas une condamnation ;
- en mai 2026, un rapport du Sénat sur les marges de la grande distribution en outre-mer pointe la concentration (en Martinique, GBH, Parfait, CréO et SAFO font environ 80 % du marché), le manque de transparence des marges, et un bouclier qualité-prix sans sanction.
Ce que répond GBH, et ce que dit l’Autorité
- devant l’Assemblée nationale, en mai 2023, Stéphane Hayot explique que les écarts de prix ne viennent pas de mauvais comportements, mais de contraintes de structure. Il propose d’obliger les fournisseurs à vendre aux outre-mer à leur prix « export » ;
- en janvier 2025, le groupe répond à Libération que ses marges dans les magasins sont très proches de celles de l’Hexagone, et qu’en automobile il fait deux métiers, importateur et vendeur, avec des stocks de plusieurs mois à financer ;
- en février 2026, l’Autorité de la concurrence, saisie par le gouvernement après le protocole, juge que les marges des importateurs-grossistes et des distributeurs intégrés de Martinique ressemblent à celles de l’Hexagone. Pour elle, les prix s’expliquent surtout par le petit marché, la dépendance à l’Hexagone, les taxes et les frais d’approche. Mais elle note aussi que l’importateur-grossiste, « pierre angulaire » de l’approvisionnement, gagne plus que le magasin, et que des accords d’importation exclusive pourraient durer malgré la loi de 2012 qui les interdit.
Pouvoir et dépendance
Les deux camps peuvent avoir raison en même temps. Une île paie le bateau, les taxes et la petite taille de son marché : aucun groupe n’y peut rien. Mais quand un même groupe tient l’usine, le grossiste et le magasin, personne au-dehors ne peut vérifier où se forme le prix. Même l’Autorité de la concurrence dit manquer d’informations.On domine par ce dont l’autre dépend. Ici, la dépendance ne vient d’aucune loi : elle vient de la mer. Quand tout passe par quelques mains, ces mains pèsent lourd, sans même avoir besoin de tricher. La seule façon de le savoir, c’est de pouvoir regarder.
On se teste ?
